VIII

Chapitre VIII

Lise Fournier

Les témoins les plus utiles sont souvent ceux qui ont passé leur vie à se taire.

Le lendemain matin, Marianne colla les dessins sur son mur de cuisine avec du ruban bleu de peintre, parce que c’était la seule manière de les regarder sans avoir l’impression qu’ils allaient bouger dans ses mains. Frédéric trouvait ça absurde et nécessaire en même temps. Il y avait là la Chambre 14, le corridor vert, l’ancien monte-charge, la porte rouge, son propre salon, la cage d’escalier du pavillon Laurier, et maintenant une nouvelle image apparue dans la nuit : une façade d’hôpital sous la neige, avec une pancarte à moitié effacée où on lisait encore Saint-Jean-de-Dieu.

TRANSFERT E-14 — / ARCHIVES PARTIELLES RESTAURÉES CONSULTATION EN COURS :

Marianne resta longtemps devant cette image-là. « Ça, c’est pas Saint-Damien. » Frédéric hocha la tête. « Non. » « Pourquoi ça apparaît là-dedans, d’abord ? » Il avait une réponse, mais elle sonnait trop fragile. « Parce que Saint-Damien était pas isolé. Il faisait partie d’un réseau. Les patients, les médecins, les dossiers… tout circulait. » Marianne se tourna vers lui. « Pis l’affaire aussi, tu penses ? » Frédéric ne répondit pas tout de suite. Dans le fond, c’était exactement ce qu’il pensait.

Ils passèrent l’avant-midi à reconstruire la trajectoire d’Emma. Pas Emma comme fantôme. Emma comme patiente. E-14. Une enfant de neuf ans transférée d’un service d’observation montréalais vers le pavillon Saint-Damien, officiellement pour repos prolongé, officieusement parce qu’elle dessinait des portes que d’autres patients commençaient à voir. Les notes étaient pleines de langage clinique, froid, presque poli. Épisodes dissociatifs. Perceptions spatiales atypiques. Attachement morbide aux ouvertures. Des mots propres pour dire qu’une petite fille disait voir des choses dans les murs pis que les adultes avaient décidé de la déplacer loin de tout le monde.

DOSSIER DE TRANSFERT — PATIENTE E-14 PROVENANCE : service d’observation pédiatrique, secteur Est de Montréal CONSULTATION : Institut Philippe-Pinel, avis externe du Dr Alain Marchand DESTINATION : Pavillon Saint-Damien, aile C Motif : surveillance prolongée dans un environnement contrôlé. Note manuscrite : éviter les miroirs, les corridors sans fenêtre et les enregistrements audio en présence de la patiente.

« Éviter les enregistrements audio », lut Marianne. Elle avait la voix basse. « Ils savaient déjà. » Frédéric relut la note trois fois. Le mot audio avait l’air d’un trou noir au milieu du document. Jusqu’ici, il avait imaginé que Marchand avait découvert le danger des sons à Saint-Damien. Mais si la règle existait avant ? Si Emma n’avait pas créé le phénomène, mais seulement révélé une chose déjà là, quelque chose qui suivait certains patients, certains lieux, certains sons ? Le thé dans la cuisine refroidissait depuis sans que personne ose y toucher.

Sur la table, le vieux lecteur cassette resta fermé. Ils avaient décidé de ne plus écouter la bande tant qu’ils n’auraient pas une raison claire. C’était la décision raisonnable. Évidemment, la cassette n’avait pas besoin de leur permission pour exister. De temps en temps, le lecteur faisait un petit clic tout seul. Pas assez fort pour les faire sursauter à chaque fois, mais assez pour les empêcher d’oublier. Marianne l’avait entouré d’un torchon et posé dans une boîte de biscuits vide. « C’est pas un exorcisme », avait-elle dit. « C’est juste que j’aime mieux pas le voir. »

Vers midi, ils trouvèrent le nom d’une infirmière : Lise Fournier. Présente lors de plusieurs essais dans la Chambre 14. Frédéric s’attendait à tomber sur une notice de décès. À la place, il trouva une adresse possible à Longueuil, dans un répertoire vieux de sept ans. Marianne refusa d’abord. « On implique pas une madame qui a peut-être quatre-vingts ans dans ça. » Puis elle lut une note où Lise Fournier avait écrit : si quelqu’un retrouve la bande, ne la laissez jamais finir. Après ça, elle prit ses clés.

Le trajet vers Longueuil fut silencieux. Pas le silence de Saint-Damien. Un silence de char après une chicane, plein de choses pas dites. Frédéric regardait les viaducs, les commerces, les blocs appartements, les portes de garage. Tout lui semblait trop normal. Il se demanda combien de gens passaient leur vie devant des endroits qui avaient déjà contenu l’horreur sans jamais le savoir. Marianne finit par dire : « Tu lui parles doucement. Pas comme à un document. Comme à quelqu’un. » Frédéric hocha la tête. « Je sais. » « Non, justement. Je te le rappelle. »

Lise Fournier habitait un petit appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble de briques brunes. Elle ouvrit après le deuxième coup. Pas le troisième. Frédéric remarqua le détail malgré lui. La femme était petite, très droite, avec des cheveux blancs coupés courts et des yeux qui semblaient avoir gardé plus de choses qu’ils auraient dû. Elle les regarda tour à tour, puis fixa le sac de Frédéric. « Vous avez trouvé la cassette. » Ce n’était pas une question.

Marianne inspira doucement. « On pense que oui. » Lise Fournier resta immobile. Derrière elle, son appartement sentait la soupe, le savon doux et les vieux meubles cirés. Un chapelet pendait près de la porte. Sur la table du salon, Frédéric aperçut une radio sans fil dont le cordon avait été coupé. Lise suivit son regard. « Je garde rien qui parle tout seul. Entrez, mais laissez vos téléphones dans le bol. » Elle pointa un bol de verre rempli d’eau et de sel sur une petite table. Marianne murmura : « J’aime déjà cette madame-là. » Une ancienne feuille portait encore la date , jaunie dans le coin du dossier.

Lise leur servit du thé, mais personne n’y toucha. Elle ne demanda pas comment ils avaient obtenu le dossier. Elle ne demanda pas s’ils croyaient aux fantômes. Elle parla comme quelqu’un qui attendait cette visite depuis longtemps et qui avait répété ses phrases pour ne pas se perdre. « Emma était pas folle. Pas plus que les autres enfants qui voyaient des affaires. Mais Emma dessinait mieux. C’est ça qui l’a condamnée. Les docteurs aiment pas les patients qui prouvent trop bien leur délire. »

Frédéric sentit la phrase lui rentrer dans le chest. Marianne posa une main sur son carnet, sans écrire. « Qu’est-ce qu’elle voyait ? » demanda-t-elle. Lise regarda vers la fenêtre. « Des ouvertures. Des endroits où le monde se pliait mal. On pensait que c’était des hallucinations. Après, des préposés ont commencé à les voir aussi. Des portes qui menaient pas à la bonne pièce. Des corridors qui ramenaient au même poste de garde. Pis des voix dans les conduits. Toujours les voix. »

Quand Frédéric mentionna Marchand, le visage de Lise se referma. Pas de colère spectaculaire. Juste un rideau qui tombe. « Alain Marchand voulait comprendre. C’est ça le problème avec les hommes comme lui. Ils appellent ça comprendre quand ils veulent juste entrer plus loin que les autres. » Marianne jeta un regard à Frédéric. Il le sentit sans tourner la tête. Lise continua : « Il a compris une règle avant tout le monde. Le phénomène répondait mieux au son qu’à l’image. Après ça, il a commencé à enregistrer. »

TÉMOIGNAGE ORAL — LISE FOURNIER Le premier essai audio n’a rien donné. Le deuxième a enregistré des pas dans une pièce vide. Le troisième a enregistré la voix d’un patient décédé deux jours plus tard. Au cinquième essai, la porte est apparue sans lumière. Au sixième, elle est restée après l’arrêt de la bande. Après ça, le Dr Marchand a interdit qu’on appelle ça une porte.

« Pourquoi ? » demanda Frédéric. Lise le regarda avec une fatigue immense. « Parce qu’une porte, ça suppose qu’on peut choisir de pas l’ouvrir. Lui, il disait que c’était une réponse. Une réponse à quoi, je le sais pas. Peut-être à nous autres. Peut-être à notre bruit. Peut-être à cette manie qu’on a de parler dans le noir pour se rassurer. »

Marianne demanda alors ce que Frédéric n’osait pas demander. « Emma est morte là-bas ? » Lise baissa les yeux sur ses mains. Ses doigts tremblaient à peine. « Officiellement, non. Officiellement, elle a été transférée après l’incendie. » « Officieusement ? » La vieille infirmière resta silencieuse assez longtemps pour que le frigo parte dans la cuisine. Le bruit fit sursauter tout le monde. « Officieusement, la Chambre 14 était vide quand les pompiers sont entrés. Mais les dessins continuaient d’apparaître après. »

Ce qui rendait la peur pire, c’était jamais le spectaculaire. C’était le banal qui se mettait à sonner faux. Une serrure qui clique trop tard. Un néon qui buzz pas au bon rythme. Un corridor qui sent le vieux plâtre, mais aussi autre chose, comme une cave fermée depuis longtemps avec du linge humide dans un coin. Frédéric commençait à comprendre que Saint-Damien ne les attaquait pas directement. Le pavillon les habituait. Il rendait l’impossible assez familier pour qu’ils arrêtent de reculer tout de suite.

Marianne, elle, restait plus solide que lui, mais pas parce qu’elle avait moins peur. Elle avait juste une manière plus terre-à-terre de la gérer. Elle nommait les affaires. Elle disait : ça file pas, ça marche pas, on touche pas à ça. Elle mettait des mots simples sur des choses qui essayaient de devenir trop grandes. Frédéric avait besoin de cette simplicité-là. Sans elle, il se serait déjà perdu dans les documents, dans les voix, dans cette idée dangereuse qu’une bonne explication peut remplacer une sortie.

Les références au vieux réseau psychiatrique québécois revenaient partout : Saint-Jean-de-Dieu dans les dossiers anciens, Pinel dans les consultations, Douglas dans des avis cliniques, des centres régionaux mentionnés sans jamais être nommés deux fois de la même manière. C’était pas un décor gothique. C’était une horreur de paperasse, de corridors repeints, de pavillons qu’on ferme sans vraiment les fermer. Le genre d’affaire qu’on enterre dans des boîtes brunes en se disant que quelqu’un d’autre s’en occupera plus tard.

À chaque nouvelle preuve, Frédéric sentait la même petite honte revenir. Il voulait savoir. Même après les voix. Même après les portes. Même après avoir vu Marianne pâlir dans la lumière sale d’un corridor qui n’était pas supposé exister. Ce désir-là, il le haïssait. Parce qu’il avait l’impression que le phénomène le connaissait mieux qu’il se connaissait lui-même. Il savait exactement quoi lui donner : pas une réponse, juste assez d’un début pour qu’il avance encore.

Un coup résonna dans le mur du salon. Pas fort. Juste assez pour faire vibrer les tasses. Lise ferma les yeux. « Vous avez amené ça ici. » Marianne blêmit. « On a laissé les téléphones dans l’eau. » « C’est pas les téléphones. » Lise se leva lentement. « C’est l’attention. Vous pensez à la cassette, elle vous entend. Vous pensez à la porte, elle sait où mettre la poignée. »

Dans le bol d’eau salée, le téléphone de Frédéric s’alluma sous la surface.