Marianne ne bougea pas pendant longtemps. La voix de petite fille venait de sa chambre, mais elle semblait aussi venir d’un souvenir. Frédéric resta dans le corridor de l’appartement, le sac dans une main, l’autre ouverte sans savoir quoi faire. Il avait peur de la toucher, peur de ne pas la toucher, peur de dire la mauvaise phrase. Finalement, Marianne parla sans regarder vers la chambre. « J’avais huit ans. » Sa voix était plate, presque administrative. « Je pensais que c’était un rêve. »
Elle raconta la scène par morceaux. Chez sa grand-mère à Hochelaga, un soir d’été lourd, les fenêtres ouvertes, l’odeur d’asphalte chaud et de sauce tomate dans la cuisine. Elle lisait sur le balcon arrière pendant que les adultes parlaient en bas. Dans le mur extérieur du bloc voisin, là où il n’y avait que de la brique, une porte rouge était apparue. Pas longtemps. Juste assez pour qu’une enfant la voie. Juste assez pour qu’elle entende trois coups.
« Ma grand-mère m’a dit de rentrer », murmura Marianne. « Elle m’a pas demandé ce que j’avais vu. Elle a juste dit : rentre, pis regarde pus. » Frédéric sentit un frisson. « Elle savait ? » « Elle savait assez pour avoir peur. » Marianne regarda enfin la porte de sa chambre. « J’ai oublié pendant des années. Ou j’ai fait semblant. » Elle eut un rire sans joie. « On est bons là-dedans, hein ? Faire semblant que les affaires croches sont juste des mauvais rêves. »
Ils entrèrent dans la chambre ensemble. La pièce était froide. Sur le mur au-dessus du lit, les dessins formaient maintenant une carte. Pas une carte de Saint-Damien. Une carte de Montréal. Des lignes de métro, des rues, des bâtiments, des églises, des hôpitaux. Certains lieux étaient encerclés en rouge. D’autres barrés. Au centre, une ligne reliait l’ancien Saint-Jean-de-Dieu, le dépôt Bélanger, le pavillon Laurier, l’appartement de Marianne et le pavillon Saint-Damien. Ce n’était plus une histoire de lieu hanté. C’était un réseau.
Marianne lut la dernière phrase et s’assit sur le bord du lit. « Tout ce qui écoute peut être occupé. » Frédéric regarda les cercles rouges. Certains étaient des stations de métro. D’autres des anciennes institutions. D’autres des appartements. Des lieux privés. Des lieux ordinaires. « Ça cherche des endroits où les gens entendent sans écouter », dit-il. Marianne leva les yeux. « Explique. » « Des annonces, des tuyaux, des voisins, des radios, des prières, des machines. Des sons qu’on laisse entrer sans y penser. »
La porte de l’appartement claqua toute seule. Marianne se leva d’un bond. « Non. » Elle traversa le couloir. La porte d’entrée était fermée, barrée. Sur le bois intérieur, un nouveau dessin venait d’apparaître : une femme âgée, assise près d’une fenêtre, un chapelet dans les mains. « Ma grand-mère », souffla Marianne. Sous le dessin, une phrase : elle savait où ne pas répondre.
Ils n’avaient pas le choix. Ils appelèrent la mère de Marianne. Pas pour tout raconter. Juste assez. La conversation fut difficile, pleine de silences et de demi-phrases. Puis la mère donna un nom : Thérèse. La grand-mère avait travaillé brièvement comme aide dans un ancien service de Saint-Jean-de-Dieu avant de se marier. Elle n’en parlait jamais. Elle disait seulement que certains bâtiments gardent les voix des gens qui ont trop prié pour sortir.
Marianne raccrocha lentement. « Tout le monde a un bout de cette affaire-là. » Frédéric ne répondit pas. C’était peut-être ça, le plus terrifiant : le phénomène n’était pas une anomalie isolée. Il s’était glissé dans des familles, des institutions, des habitudes, des phrases de grand-mères. Ne regarde pas. Réponds pas. Ferme la porte. Des conseils qui semblaient superstitieux, mais qui étaient peut-être des protocoles transmis sans formulaire.
Ils retournèrent à la carte murale. Un cercle rouge clignotait presque sous la lampe : ORATOIRE. Marianne fronça les sourcils. « Pourquoi l’Oratoire ? » Frédéric pensa à la note de Marchand : lieux à forte résonance. Églises. Prières. Voix. Silence. « Parce que beaucoup de gens y parlent à quelque chose qui répond pas. » Marianne le regarda. « C’est rough dit de même. » « Je sais. » « Mais ça fait du sens. J’haïs ça. »
Le dossier Marchand contenait justement une page sur les lieux de culte. Marchand y décrivait des espaces où la répétition des voix semblait faciliter les ouvertures : chapelles d’hôpital, confessionnaux, salles de prière, sanctuaires. Pas parce que la religion causait quoi que ce soit. Parce que ces lieux étaient bâtis pour l’écoute, pour l’écho, pour l’adresse à l’invisible. Le phénomène n’avait pas d’idéologie. Il avait une acoustique.
Marianne posa le dossier. « Donc si trop de monde appelle quelque chose au même endroit… » « Ça peut donner une forme à ce qui écoute. » Frédéric se sentit ridicule en le disant, mais pas faux. Le monde moderne avait des milliers de lieux d’appel : téléphones, micros, lives, haut-parleurs, interphones. Le phénomène n’avait peut-être jamais eu autant de poignées disponibles.
La carte changea sous leurs yeux. Les lignes rouges se déplacèrent vers un point au nord. Saint-Damien. Puis vers un autre à Montréal. L’Oratoire. Puis vers un troisième : STATION BERRI. Marianne recula. « Ça planifie ? » Frédéric regarda les lignes. « Ou ça nous montre ce qu’on pense. » « Même différence rendus là. »
Un coup résonna dans le mur. Puis un deuxième. Marianne ferma les yeux avant le troisième. Il arriva quand même. Toc. Toc. Toc. La voix d’Emma adulte murmura dans le corridor : « Il veut un endroit où tout le monde écoute en même temps. » Frédéric sentit le sang quitter son visage. Marianne ouvrit les yeux. « Le métro. » « Ou l’Oratoire. » « Ou les deux. »
Sur la carte, un nouveau mot apparut au crayon, lentement, comme écrit par une main invisible. DIMANCHE. Marianne regarda le calendrier sur son frigo. Dimanche était le lendemain. Frédéric comprit ce que ça voulait dire avant de vouloir le comprendre. Un lieu rempli de monde. Des voix. Des prières. Des haut-parleurs. Une architecture faite pour porter le son. Si le phénomène voulait une ouverture urbaine massive, il n’avait pas besoin d’une forêt. Il avait besoin d’un endroit où des centaines de personnes lèveraient la tête en même temps.