Le mot ORATOIRE resta sur la carte comme une brûlure. Marianne ne voulait pas le regarder, mais ses yeux y retournaient malgré elle. Frédéric connaissait cet endroit comme tout le monde à Montréal le connaît, même sans y aller souvent : la grande silhouette sur la montagne, les escaliers, les pèlerins, le silence immense à l’intérieur. Un lieu bâti pour porter les prières. Un lieu où des milliers de voix avaient demandé quelque chose à l’invisible pendant presque un siècle. Si le phénomène cherchait un endroit où tout le monde écoute en même temps, il aurait difficilement pu trouver mieux.
Ils auraient voulu appeler quelqu’un. La police ? Dire quoi ? Qu’une porte impossible allait apparaître à l’Oratoire parce qu’un ancien psychiatre de Pinel avait peut-être ouvert une réponse acoustique dans un pavillon oublié lié à Saint-Jean-de-Dieu ? Même dans sa tête, Frédéric trouvait ça ridicule. Marianne proposa d’appeler Lise Fournier. La ligne sonna une fois, puis se remplit de souffle. Pas un souffle de téléphone. Un souffle de conduit. Marianne raccrocha aussitôt. « On est rendus tout seuls. »
La carte de l’appartement changea encore. Les lignes rouges se resserrèrent autour de trois points : l’Oratoire, la station Berri-UQAM et le pavillon Saint-Damien. Comme un triangle. Au centre, une petite croix apparut, non pas religieuse, mais géométrique, un point d’intersection. Frédéric la toucha du bout du doigt. La peinture était fraîche, humide. « C’est un circuit », murmura-t-il. Marianne le regarda. « Tu veux dire un rituel ? » « Non. Pire. Une infrastructure. »
Marianne relut la note deux fois. « Un organe. » Le mot la dégoûtait. Frédéric comprenait pourquoi. Ça transformait la ville en corps. Les tunnels en veines. Les conduits en bronches. Les églises en bouches. Les hôpitaux en mémoires. Ce n’était plus une maison hantée. C’était une anatomie. Et quelque chose apprenait à s’en servir.
Ils passèrent la nuit à préparer un plan qui méritait à peine ce nom. Aller à l’Oratoire avant l’achalandage. Trouver le point exact indiqué par la carte. Empêcher toute diffusion, tout enregistrement, toute amplification sonore. Ne pas écouter les voix. Ne pas répondre. Ne pas prononcer les noms si ce n’était pas nécessaire. Marianne ajouta une règle au marqueur noir sur son carnet : si une porte apparaît dans un lieu public, on ferme le monde avant de fermer la porte.
Le matin du dimanche arriva gris, mouillé, lourd. Il était exactement . Le genre de matin où Montréal a l’air de se réveiller à contrecœur. Ils montèrent vers l’Oratoire en voiture, en silence. Sur Queen-Mary, des gens marchaient déjà vers le site, parapluies fermés sous le bras, cafés à la main, manteaux sombres. Pas une foule immense, pas encore. Mais assez de monde pour que Frédéric sente la panique lui gratter l’arrière du crâne.
Marianne stationna plus bas que prévu. « On entre par en bas. On observe. On fait pas les héros. » Frédéric acquiesça. À l’extérieur, l’air sentait la pierre mouillée, les feuilles mortes, les gaz d’échappement et ce vieux parfum froid des bâtiments religieux. Les marches semblaient plus longues qu’il s’en souvenait. À chaque palier, les sons de la ville s’éloignaient un peu, remplacés par un silence plus large, presque poli. Pas le silence de Saint-Damien. Pas encore. Mais un silence fait pour recevoir.
À l’intérieur, la grandeur de l’espace leur tomba dessus. Frédéric avait oublié à quel point certains lieux peuvent faire sentir le corps petit sans même essayer. Les pas résonnaient doucement. Les voix se baissaient d’elles-mêmes. Des gens avançaient lentement, allumaient des lampions, s’arrêtaient devant des statues, murmuraient des prières. Marianne regardait partout, pas par curiosité, mais pour repérer les haut-parleurs, les grilles, les portes de service. « Il y a du son partout », souffla-t-elle. « Même quand c’est silencieux. »
Frédéric suivit la carte jusqu’à un corridor latéral moins fréquenté. Sur les murs, des plaques commémoratives reflétaient la lumière jaune. Au bout, une porte de service banale, beige, avec une poignée d’aluminium. Pas rouge. Pas inquiétante. Juste une porte comme il y en a dans tous les grands bâtiments publics. C’était presque pire. Marianne s’approcha et posa l’oreille contre le bois. Elle se retira aussitôt. « Ça respire. »
Frédéric ne demanda pas si elle était sûre. Elle l’était. Il sortit le dossier Marchand. Une page, qu’ils n’avaient pas vue la veille, était maintenant coincée entre deux notes. Le papier sentait la poussière chaude. L’écriture de Marchand était plus tremblée que d’habitude.
Marianne ferma le dossier. « On sort le monde d’ici. » Frédéric regarda autour. Des visiteurs arrivaient dans le corridor, lentement, sans savoir. Une femme âgée appuyée sur le bras de son fils. Un couple. Un enfant qui traînait ses bottes. Comment vider un lieu pareil sans provoquer exactement l’attention qu’il fallait éviter ? Frédéric pensa aux alarmes incendie. Aux haut-parleurs. Mauvaise idée. Trop de son. Trop d’appel.
La porte beige frappa une fois de l’intérieur. Pas trois. Une seule. Marianne sursauta quand même. L’enfant dans le corridor leva la tête. Frédéric s’agenouilla devant lui sans réfléchir. « Hé, champion, tu veux rendre service ? Dis à ta mère que ça sent le brûlé par ici, OK ? Faut retourner dans le grand hall. » L’enfant le regarda, sérieux, puis courut vers la femme. Marianne souffla : « Pas pire. » « J’ai menti à un enfant dans une église. » « On visera la confession si on survit. »
La peur avait changé de texture. Au début, c’était une affaire qui frappait fort : une porte impossible, une voix dans un conduit, une image datée de demain. Maintenant, c’était plus fin. Ça s’infiltrait dans les décisions ordinaires. Quel chemin prendre. Quel appareil fermer. Quelle porte éviter. Frédéric avait l’impression que sa vie entière était rendue un appartement où chaque pièce pouvait soudain donner sur un corridor vert.
Marianne, elle, refusait de parler comme si le phénomène était plus grand qu’eux. Elle disait encore des choses simples : on répond pas, on regarde pas trop longtemps, on reste ensemble. Mais Frédéric voyait bien que même ces phrases-là commençaient à trembler. Pas dans sa voix. Dans ses gestes. Dans la manière qu’elle avait de vérifier les fenêtres, les drains, les grilles d’aération, comme si son enfance venait de lui revenir avec des dents.
Les références institutionnelles rendaient tout plus crédible et plus laid. Saint-Jean-de-Dieu dans les vieux papiers, Pinel dans les avis externes, Douglas dans les notes comparatives, des pavillons régionaux dont les noms changeaient selon les années. C’était pas une mythologie propre. C’était le Québec administratif, gris, humain, plein de corridors repeints, de classeurs perdus, de gens qui ont signé des transferts sans savoir ce qu’ils déplaçaient vraiment.
Frédéric comprenait de moins en moins où finissait l’archive et où commençait le piège. Chaque document pouvait être une preuve, mais aussi une poignée. Chaque témoignage pouvait être un avertissement, mais aussi une invitation. C’était ça, la cruauté du dossier EMMA : il ne mentait pas toujours. Il disait assez vrai pour qu’on continue.
Le petit mensonge fonctionna mieux que prévu. Quelques personnes s’éloignèrent. Pas toutes. Mais assez pour créer un espace. Marianne sortit une cale de caoutchouc de son sac. Frédéric la regarda. « Depuis quand tu traînes ça ? » « Depuis que les portes sont nos ennemies. » Elle la plaça au bas de la porte beige, sans l’ouvrir. La porte frappa une deuxième fois. La cale bougea à peine.