Frédéric ne courut pas tout de suite. C’est ça qui le hanta le plus, après. Pas la porte. Pas la voix qui ressemblait à la sienne. Pas même la respiration de l’autre bord. Ce qui le hanta, c’est la petite seconde de trop où il resta planté là, incapable de bouger, les yeux fixés sur l’ouverture rouge comme si une partie de lui voulait voir ce qui allait sortir. Son corps criait de partir, mais sa tête, elle, essayait encore de classer l’impossible dans une catégorie. Hallucination. Stress. Montage. Effet de lumière. Mécanisme caché. N’importe quoi, pourvu que le monde reste le monde.
Puis quelque chose cogna de l’autre côté de la porte. Pas les trois coups réguliers. Un vrai coup, lourd, maladroit, comme une épaule contre du bois. Frédéric recula enfin. Ses semelles glissèrent sur le plancher humide, il faillit tomber, se rattrapa au mur pis sentit sous sa main une surface tiède. Pas froide comme du béton. Tiède. Comme une peau. Il arracha ses doigts avec un son qu’il ne reconnut pas comme le sien. Dans le noir derrière la porte, la voix souffla encore : « Décrisse d’icitte pendant que t’es encore capable. » Cette fois, elle avait son timbre exact, mais pas son ton. Elle parlait comme quelqu’un qui avait appris à l’imiter sans comprendre ce que ça voulait dire d’être lui.
Frédéric partit à reculons d’abord, puis se retourna d’un coup et courut. Le corridor semblait avoir rallongé. Il le savait, même en panique. Le hall n’était pas à la bonne distance. Les néons clignotaient derrière lui, mais jamais devant, comme si la lumière voulait le garder dans une zone précise. Ses pas claquaient trop fort, puis plus du tout. À un moment, il crut courir dans du silence complet, sans même entendre sa respiration. C’était pire que le bruit. Un silence comme si le bâtiment avait mis ses mains sur ses oreilles pour écouter autre chose : ses pensées.
Il atteignit enfin le hall principal en trébuchant contre un morceau de plafond tombé. La lumière grise du jour entrait par les fenêtres brisées. Il traversa l’accueil sans regarder derrière, poussa la porte vitrée déjà fendue et sortit dans la pluie fine. L’air extérieur le frappa comme une gifle. Froid. Sale. Réel. Il courut jusqu’à son char, échappa ses clés dans la boue, sacra assez fort pour que sa voix casse, les ramassa, déverrouilla, entra, claqua la porte et pesa sur le bouton de verrouillage trois fois de suite. Ses mains tremblaient tellement qu’il manqua la clé de contact.
Pendant plusieurs minutes, il resta dans la voiture sans partir. Le moteur tournait, le chauffage soufflait sur ses doigts gelés, pis le pavillon remplissait le pare-brise. De dehors, Saint-Damien avait l’air d’un bâtiment abandonné. Rien d’autre. Pas de porte rouge dans la façade. Pas de femme en chemise d’hôpital. Pas de silhouette. Pas de preuve. Juste une grande carcasse de béton au sommet d’une colline mouillée. Frédéric se mit à rire, un petit rire sec qui n’avait rien de drôle. « J’ai rien », dit-il. Sa voix tremblait. « J’ai absolument rien. » Sa caméra principale était morte. Son téléphone avait peut-être une image, mais il n’était plus certain d’avoir envie de l’ouvrir. Le disque dur était dans son sac, silencieux. Comme s’il n’avait jamais rien demandé.
Il descendit la route forestière trop vite. Les branches frappaient les fenêtres, la boue tirait sur les pneus, pis à chaque virage il s’attendait à voir quelqu’un au milieu du chemin. Personne. Juste la forêt. Pourtant le silence entre les arbres lui semblait maintenant organisé. Pas naturel. Attentif. Quand il rejoignit finalement l’asphalte, il dut s’arrêter sur le bord de la route parce que ses jambes tremblaient encore. Il coupa le moteur. La pluie faisait des petits points serrés sur le pare-brise. Il sortit son téléphone. Le tableau de bord affichait , mais Frédéric avait l’impression que la route avait gardé une autre heure dans ses fossés.
Dans les notes récupérées, le nom Saint-Damien revenait toujours comme un pavillon plutôt qu’un hôpital complet. C’était ce qui rendait l’affaire plus crédible et plus croche à la fois. Au Québec, des ailes avaient changé de vocation, des dossiers avaient suivi des patients entre Saint-Jean-de-Dieu, Pinel, Douglas ou des centres régionaux, pis des archives s’étaient perdues dans des sous-sols administratifs pendant des décennies. Frédéric connaissait assez le réseau pour savoir qu’un lieu pouvait disparaître sans disparaître vraiment. Il suffisait qu’il change de nom assez souvent.
Le fichier image était toujours là.
Frédéric fixa la ligne « Modifié : dans 1 minute » jusqu’à ce que l’écran s’assombrisse. Il ne voulait pas rouvrir l’image. Il savait pourtant qu’il allait le faire. Le plus dur, avec ce genre d’affaire-là, c’est pas la peur. C’est le besoin de vérifier. Il rouvrit le fichier. Le corridor apparut, vu d’en haut. Lui, devant le mur. La silhouette derrière. Mais l’image avait changé. La porte rouge était maintenant entrouverte, alors qu’elle ne l’était pas sur la première version. Dans l’ouverture, on distinguait une noirceur épaisse, presque matérielle. Frédéric zooma malgré lui. Il vit quelque chose dans le coin inférieur de l’image. Pas une forme humaine. Des lettres, écrites dans la poussière du plancher, comme tracées du bout d’un doigt mouillé.
ELLE NE PEUT PAS LE RETENIR LONGTEMPS. Il se dit que si le fichier avait raison, alors n’était plus juste une date : c’était une menace.
Il éteignit le téléphone d’un coup. Le ralluma presque aussitôt, parce que l’éteindre lui donnait l’impression de tourner le dos à une bête. Rien n’avait disparu. Le fichier était encore là. Le message aussi. Frédéric sentit une nausée lente lui remonter dans la gorge. Il ouvrit la portière et vomit dans le fossé, plié sous la pluie, les deux mains appuyées sur ses genoux. Quand il eut fini, il resta là à respirer l’odeur de terre mouillée et d’essence froide. Un camion passa sur la route sans ralentir. Le conducteur ne le regarda même pas. La normalité du geste lui donna presque envie de pleurer.
Il rentra à Montréal avant la noirceur complète. Il aurait pu aller chez lui, barrer la porte, prendre une douche, se convaincre de dormir. À la place, il retourna au pavillon Laurier. Pas parce que c’était intelligent. Parce que l’université avait des ordinateurs isolés, des outils d’analyse, des caméras de sécurité, des gens pas trop loin. Et parce que chez lui, le disque avait déjà trouvé une manière d’apparaître sans être branché. La salle des archives lui semblait presque sécurisante, avec ses néons cheap, ses boîtes classées, ses câbles étiquetés, son odeur de papier froid. Une place où les choses avaient encore des numéros.
Marianne était là.
Frédéric s’arrêta net en la voyant assise à son poste, une tasse de thé entre les mains, les cheveux roux attachés n’importe comment sur le dessus de sa tête. Elle leva les yeux de son écran. « T’as l’air d’un gars qui vient de se faire poursuivre par un orignal. » Sa voix était normale, sarcastique, vivante. Frédéric réalisa seulement là à quel point il avait peur de parler à quelqu’un. « Je pensais que tu finissais à quatre heures », dit-il. « Je pensais que toi aussi », répondit-elle en l’observant plus sérieusement. « Frédéric, t’es blanc comme un drap. Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Il faillit tout lui dire. La porte. Emma. La voix. L’image. La respiration. Mais les mots restèrent coincés, pas par prudence, par honte. Il se vit dans ses yeux d’avance : un collègue épuisé, obsédé par un dossier bizarre, qui revient d’un bâtiment abandonné avec des histoires de portes qui apparaissent. Marianne était pragmatique. Elle aurait demandé des preuves. Elle aurait eu raison. Et Frédéric n’était pas certain que les preuves ne la contamineraient pas à son tour. Alors il mentit. Mal. « J’ai trouvé des affaires sur le disque. Je suis allé vérifier un lieu. C’était… c’était pas une bonne idée. »
Marianne déposa sa tasse. « T’es allé où ? » Frédéric enleva son manteau mouillé et le posa sur une chaise. « Un ancien institut. Saint-Damien. » Le visage de Marianne changea à peine, mais assez pour qu’il le remarque. « Saint-Damien comme dans l’ancien centre au nord ? » demanda-t-elle. Frédéric releva la tête. « Tu connais ça ? » Elle haussa les épaules, mais son regard avait perdu son humour. « Mon oncle travaillait en maintenance dans des bâtiments publics. Il en parlait des fois. Pas longtemps. Il disait que c’était une place croche. » Frédéric eut un rire nerveux. « Croche comment ? » Marianne le fixa. « Croche comme : tu restes pas icitte quand le monde local te dit de pas rester icitte. »
Il ne répondit pas. Marianne se leva et s’approcha de lui. « Frédéric, montre-moi. » Il secoua la tête trop vite. « Non. » Elle fronça les sourcils. « Non ? » « Pas maintenant. » « T’arrives trempé, tu shakes, tu me dis que t’es allé à Saint-Damien pis tu veux pas me montrer ce que t’as trouvé ? » Elle baissa la voix. « Je suis pas une touriste, là. Si y’a de quoi de dangereux dans les fichiers, faut qu’on le sache. » Frédéric pensa au message dans la poussière : Elle ne peut pas le retenir longtemps. Il pensa à la phrase du faux Frédéric : décrisse d’icitte. Il aurait voulu que Marianne ne soit pas là. Il aurait voulu qu’elle insiste moins. Il aurait voulu être quelqu’un de moins curieux.
Il brancha la caméra secondaire au poste isolé. « Juste ça », dit-il. « Pas le disque complet. Pas encore. » Marianne croisa les bras. « Correct. » Le fichier vidéo récupéré était corrompu, mais quelques segments s’ouvrirent. Le corridor. Le mur. Les néons. Frédéric de dos. Marianne ne parla pas pendant la première minute. Puis elle se pencha. « C’est toi, ça ? » Il hocha la tête. « Pis la caméra est où ? » « Je sais pas. » Elle tourna vers lui un regard lent. « Comment ça, tu sais pas ? » Il répondit sans la regarder. « Parce qu’il y avait pas de caméra là. »
Sur l’écran, la silhouette apparut derrière Frédéric. Marianne inspira doucement. Pas un cri. Pas une réaction de film. Juste une petite prise d’air, très humaine, qui fit plus peur à Frédéric que n’importe quel hurlement. « C’est qui ? » demanda-t-elle. « Je sais pas. » « Tu l’as vue sur place ? » Il hésita. « Pas comme ça. » La vidéo sauta. Une frame noire. Puis la porte rouge occupa le mur du fond. Marianne recula d’un pas. « Frédéric… » Elle ne finit pas sa phrase. L’écran se brouilla, et pendant une seconde, un son sortit des haut-parleurs.
Un souffle.
Puis une voix de femme, très basse.
« N’écoute pas les murs. »
Marianne posa immédiatement la main sur le bouton de volume. « C’était quoi ça ? » Frédéric sentit son estomac se serrer. « Je sais pas. » « Arrête de dire ça. » Elle avait peur maintenant, pis elle était fâchée d’avoir peur. « Arrête de me dire je sais pas comme si ça réglait quelque chose. » Il coupa la lecture. Dans le silence qui suivit, la ventilation du local devint soudain très présente. Un bourdonnement doux, régulier, au-dessus d’eux. Frédéric leva les yeux malgré lui. Marianne suivit son regard. « Quoi ? »
Il ne répondit pas.
Le conduit fit un petit bruit sec. Comme une vis qui travaille.
Marianne se figea. « C’est normal, ça ? » Frédéric secoua lentement la tête. Le bruit recommença, plus loin dans le plafond, puis encore plus loin, comme si quelque chose se déplaçait dans les conduits. Marianne murmura : « Frédéric… on reste pas icitte, OK ? Y’a quelque chose de pas correct dans ce bâtiment-là. » Elle parlait du pavillon Laurier, pas de Saint-Damien. Cette réalisation glaça Frédéric. Le problème n’était plus là-bas. Il venait de rentrer avec lui.
Une voix passa dans la ventilation. Pas assez forte pour être comprise. Plutôt un frottement de syllabes. Frédéric sentit son corps se raidir. Marianne le regardait, les yeux grands ouverts. « T’as entendu ? » demanda-t-elle. Il aurait pu mentir. Il ne le fit pas. « Ouain. » La voix revint. Cette fois, plus claire. Elle prononça son prénom. Frédéric. Marianne recula jusqu’à heurter la table. « Crisse… » souffla-t-elle. « Crisse, c’est quoi ça ? » Frédéric ne bougea pas. Parce que la voix n’était pas celle d’Emma. Elle était plus grave. Plus lente. Comme quelqu’un qui apprend à parler en répétant ce qu’il entend dans les murs.
Le téléphone de Frédéric vibra sur le bureau.
Marianne secoua la tête. « Non. T’ouvres pas ça. » Frédéric la regarda, puis regarda le téléphone. « Faut savoir. » « Non, faut sortir. C’est ça qu’il faut. » Il eut presque envie de rire, parce qu’elle avait raison. Tellement raison que c’en était humiliant. Mais sa main prit quand même le téléphone. Marianne lui attrapa le poignet. « Frédéric. Regarde-moi. Tu vas pas faire ton archiviste avec une affaire qui te parle dans le plafond. » Pendant une seconde, il vit dans ses yeux quelque chose qu’il n’avait pas vu depuis longtemps chez quelqu’un : une vraie inquiétude pour lui. Pas pour le dossier. Pour lui.
Il posa le téléphone. « OK. » Marianne ne lâcha pas tout de suite son poignet. « On sort. Maintenant. » Ils ramassèrent le minimum : la clé USB, la caméra, le manteau. Frédéric laissa le disque dur dans la boîte antistatique, dans son sac, parce qu’il n’était plus capable de décider si c’était plus dangereux de l’apporter ou de le laisser. Au moment où ils atteignirent la porte du local, tous les néons de la salle clignotèrent en même temps. Une seule fois. La ventilation s’arrêta. Le silence tomba.
Puis les murs parlèrent.
Pas une voix. Plusieurs. Des chuchotements mêlés, comme une foule derrière du béton. Marianne porta une main à sa bouche. Frédéric entendit des fragments : porte, peur, revient, Emma, Frédéric. Puis une phrase claire, prononcée par la voix grave.
« Ceux qui entendent ouvrent. »
La poignée de la porte du local tourna toute seule, mais pas pour ouvrir. Pour se barrer. Un clic net résonna dans la serrure. Marianne sacra à voix basse, tenta la poignée, tira, poussa. Rien. Frédéric sentit son téléphone vibrer dans sa poche, encore et encore. Il n’eut pas besoin de regarder pour savoir qu’un nouveau fichier venait d’apparaître. Dans la ventilation au-dessus d’eux, quelque chose gratta doucement, comme des ongles derrière une grille.
La poignée resta barrée pendant presque une minute. Peut-être moins. Frédéric n’était plus capable de mesurer le temps correctement. Il regardait Marianne tirer sur la porte avec toute sa force, puis frapper la serrure du plat de la main, puis se retourner vers lui comme si elle allait lui demander une solution qu’il n’avait pas. Le plafond, lui, ne faisait plus aucun bruit. C’était presque pire. Le grattement avait cessé au moment où la voix d’Emma avait parlé, comme si ce qui rampait dans les conduits s’était arrêté pour écouter avec eux. Frédéric sentit une sueur froide lui descendre entre les omoplates. Il n’avait jamais été claustrophobe. Il avait travaillé dans des chambres fortes, des sous-sols sans fenêtres, des réserves où l’air sentait la colle ancienne et le carton humide. Mais cette salle-là, maintenant, avait la taille exacte d’un piège.
« T’as fait quoi ? » demanda Marianne. Ce n’était pas une accusation complète, pas encore, mais ça s’en venait. Frédéric ouvrit la bouche, la referma, puis regarda le téléphone qui vibrait encore dans sa poche. « Je suis allé voir le bâtiment. » « Ça, je le sais. » « J’ai vu une porte. » Marianne eut un petit rire de panique. « Une porte. Parfait. Excellent. On est rendus là. » « Elle était pas sur les plans. Elle était pas là quand je suis arrivé. » « Pis tu l’as ouverte ? » Il secoua la tête. « Non. » Elle le fixa longtemps. « T’es sûr ? » La question le frappa plus fort qu’elle aurait dû. Parce qu’il était sûr. Presque. La porte avait commencé à s’ouvrir, oui, mais lui ne l’avait pas touchée. Pourtant une partie de son esprit, la partie la plus fatiguée, se demanda si le bâtiment aurait besoin de sa main pour considérer qu’il avait consenti.
Marianne vit son hésitation. « Frédéric. T’es sûr ? » Il répondit trop vite. « Ouain. » Dans le plafond, un petit bruit sec se fit entendre. Comme un ongle qui cogne une fois contre du métal. Marianne leva les yeux. « Ça vient de réagir. » Frédéric sentit son visage se vider. « Réagir à quoi ? » Elle le regarda, et il comprit qu’elle avait déjà compris. « À ton mensonge. » Il voulut protester, mais les mots ne venaient pas. Il n’avait pas menti. Pas exactement. Il n’avait pas ouvert la porte. Mais il n’était pas sûr de ne pas l’avoir voulue ouverte. Le bâtiment, ou ce qui parlait dans les murs, semblait se foutre de la différence entre une action et un désir. Ça aussi, c’était une forme de vérité.
Un ordinateur se ralluma derrière eux. Pas le poste principal, l’autre, celui utilisé pour les vieux lecteurs de bandes. L’écran passa du noir à une lumière grise, puis afficha une fenêtre texte sans barre de titre. Marianne recula immédiatement. « Non. Non, on lit pas. » Mais les lettres apparurent toutes seules, une ligne à la fois, assez grosses pour être vues de l’autre côté de la pièce. Frédéric essaya de ne pas regarder. Son regard y retourna pareil. Les phrases n’étaient pas adressées à lui. Pas seulement.
Marianne lut jusqu’au bout malgré elle. Frédéric vit ses épaules se tendre à la dernière phrase. Utiliser la culpabilité du premier sujet. C’était écrit là, froidement, comme une instruction de laboratoire. Il sentit la colère remplacer la peur pendant quelques secondes. « Ferme-toi », dit-il à l’écran. Marianne tourna vers lui un regard paniqué. « Réponds pas ! » Trop tard. Les haut-parleurs grésillèrent, même s’ils étaient éteints. Une voix grave, la même que dans la ventilation, répéta : « Ferme-toi. » Puis une deuxième voix imita Marianne : « Réponds pas. » Puis une troisième, celle d’Emma, presque inaudible : « Il apprend vite. »
La serrure émit un autre clic. Marianne se jeta sur la poignée, mais la porte ne s’ouvrit pas vers le corridor. Elle s’ouvrit vers l’intérieur, lentement, alors qu’elle n’était pas construite pour ça. Les charnières craquèrent dans le mauvais sens. De l’autre côté, il n’y avait pas le corridor universitaire. Il y avait le couloir vert de Saint-Damien. Frédéric vit les néons malades, le plancher humide, les traces de pas noires. Marianne lâcha un sacre étranglé. « C’est pas possible. » La porte resta ouverte sur cette image pendant trois secondes, puis claqua d’un coup. Quand elle se rouvrit normalement, le corridor du pavillon Laurier était revenu.
Ils sortirent sans parler. Pas parce qu’ils étaient calmes. Parce qu’un mot de plus semblait risquer de donner une prise à ce qui les suivait. Dans le corridor, chaque porte de bureau était fermée. Les plaques avec les noms des professeurs semblaient trop brillantes dans la lumière. Marianne marchait vite, presque en courant. Frédéric avait l’impression de sentir Saint-Damien derrière chaque mur, pas physiquement, mais comme une humidité qui aurait traversé les plans du monde. Une porte entrouverte vers une salle de classe lui donna un haut-le-cœur : pendant une fraction de seconde, il crut voir des lits d’hôpital alignés au lieu des pupitres.
À l’ascenseur, Marianne refusa d’entrer. « Pas question qu’on se mette dans une boîte fermée. » Ils prirent l’escalier. Le son de leurs pas descendait devant eux avant qu’ils posent les pieds, comme un écho qui se trompe de direction. Au deuxième étage, une voix chuchota depuis l’interphone d’urgence : « Marianne. » Elle ne s’arrêta pas. Au premier, une autre voix dit : « Frédéric. » Il ne répondit pas. Au rez-de-chaussée, juste avant la sortie, les deux voix parlèrent ensemble : « Vous allez revenir. » Marianne ouvrit la porte avec son épaule. L’air froid du dehors entra comme une délivrance.
Sur le trottoir, ils restèrent sous la pluie sans bouger. La ville continuait. Un autobus passa. Quelqu’un riait en parlant au téléphone. Une sirène cria au loin vers le centre-ville. Frédéric aurait voulu que Montréal les protège par son bruit, sa densité, son indifférence. Mais son téléphone vibra encore, une fois seulement. Il ne le sortit pas. Marianne le regarda. « Fais pas ça. » Il hocha la tête. « Je le ferai pas. » Pour une fois, il disait la vérité. Dans sa poche, l’appareil vibra une deuxième fois, plus longuement, presque comme une plainte.
Ils traversèrent jusqu’au stationnement sans ouvrir aucun fichier. Rendus à la voiture de Marianne, elle s’arrêta net. Sur le pare-brise, quelqu’un avait tracé trois lignes dans la buée intérieure. Pas dehors. Dedans. Trois traits verticaux, comme des barreaux. Frédéric regarda autour. Le stationnement était presque vide. Marianne sortit ses clés très lentement. « J’ai barré mon char. » Frédéric ne répondit pas. Sur le siège passager, une feuille blanche attendait. Même à travers la vitre, il reconnut le papier jauni des dessins de Saint-Damien. Marianne murmura : « Dis-moi que tu vois pas ça. » Frédéric ferma les yeux une seconde. « Je le vois. »
La feuille représentait une pièce. Des murs couverts de dessins. Un lit métallique. Une fenêtre grillagée. Dans le coin supérieur, un numéro : 14. Marianne ne voulait pas ouvrir la porte de la voiture. Frédéric non plus. Mais la pluie tombait, leurs manteaux étaient trempés, et quelque chose, quelque part, venait clairement de leur dire quelle serait la prochaine étape. Marianne finit par déverrouiller. L’alarme ne sonna pas. Rien ne bougea. Frédéric prit la feuille du bout des doigts. Au verso, une phrase avait été écrite au crayon, d’une écriture tremblée : les voix mentent quand les lumières sont allumées.
Marianne ne prit pas la feuille tout de suite. Elle resta debout sous la pluie, les clés encore dans la main, à fixer le dessin à travers la vitre comme si le simple fait d’ouvrir la portière allait donner raison à tout ce qui venait d’arriver. Frédéric comprit ce réflexe-là. Tant que la feuille restait derrière une vitre, elle appartenait encore un peu au monde des choses observées. Dès qu’ils allaient la toucher, elle deviendrait une preuve. Et une preuve, ça demande toujours une suite. Finalement, Marianne ouvrit la porte d’un coup sec, attrapa le papier entre deux doigts et le lança sur le tableau de bord. « Je veux que ce soit clair », dit-elle. « Je fais ça parce que je veux comprendre comment m’en débarrasser. Pas parce que je veux jouer à ton jeu de fou. » Frédéric hocha la tête. « C’est pas un jeu. » Elle le regarda avec une fatigue immense. « Justement. »