III

Chapitre III

Chambre 14

Les dessins n’étaient pas des souvenirs. C’étaient des cartes.

Marianne ne cria pas. Frédéric aurait presque préféré qu’elle crie, parce qu’un cri aurait au moins donné une forme claire à la peur. À la place, elle resta immobile devant la porte barrée du local, une main sur la poignée, l’autre serrée contre sa poitrine, comme si son corps venait de recevoir une information que sa tête refusait encore de traiter. Le conduit au-dessus d’eux continuait de gratter doucement. Pas un bruit d’animal coincé. Pas un rat. Trop lent. Trop régulier. Comme quelqu’un qui testait la surface de l’autre côté.

VERROUILLAGE DU LOCAL — / ACCÈS EXTÉRIEUR : REFUSÉ / ÉCOUTE ACTIVE : OUI NOTE AJOUTÉE : CONSULTATION RÉOUVERTE LE

Frédéric avait le téléphone dans la main. L’écran s’allumait et s’éteignait au rythme des notifications, même s’il avait coupé le son depuis longtemps. Marianne se tourna vers lui. Son visage avait perdu toute couleur. « Dis-moi que t’as une clé pour ouvrir de l’intérieur. » Frédéric avala sa salive. « C’est une serrure électronique. Si le système bloque, faut passer par la sécurité. » « Appelle-les. » Il essaya. Aucun réseau. Pas juste aucun signal cellulaire. Le Wi-Fi de l’université avait disparu de la liste. Le poste principal indiquait une connexion active, mais aucune page ne chargeait. Comme si la salle avait été découpée du reste du pavillon, proprement, sans bruit. L’écran du poste indiquait , mais dans le local, le temps avait déjà commencé à sonner faux.

Marianne le poussa presque de côté pour atteindre l’interphone mural. Le petit voyant rouge clignotait. Elle pesa sur le bouton. Rien. Elle pesa encore. « Sécurité ? Allô ? » Seulement du souffle. Elle approcha l’oreille. Son expression changea. Frédéric le vit immédiatement. « Quoi ? » demanda-t-il. Marianne lâcha le bouton comme s’il l’avait brûlée. « Y’a quelqu’un qui respire. » Frédéric sentit la pièce rapetisser autour d’eux. Il prit l’interphone à son tour, mais Marianne l’arrêta. « Non. Non, touche pas à ça. » Sa voix tremblait maintenant. « J’ai entendu mon nom. »

Cette phrase-là fit plus mal que les autres. Tant que la chose disait Frédéric, il pouvait encore garder une sorte d’égoïsme défensif. Son nom était partout dans ses machines. Dans ses comptes. Dans ses fichiers. Mais Marianne ? Elle n’avait pas branché le disque. Elle n’était pas allée à Saint-Damien. Elle avait seulement regardé une vidéo. Et déjà le phénomène l’effleurait. Frédéric sentit une honte lourde descendre dans sa poitrine. Il l’avait impliquée. Même en essayant de ne pas le faire, il l’avait amenée dans le corridor.

« Je suis désolé », dit-il.

Marianne passa presque une heure à fouiller les mentions institutionnelles. Elle trouva des références à Saint-Jean-de-Dieu, à Pinel, au Douglas, mais jamais d’une manière directe qui aurait permis de dire : voilà, Saint-Damien dépendait de tel établissement, tel directeur, tel programme. C’était toujours en marge. Une note de transfert. Un formulaire de débordement. Une facture de transport médical. Une aile qu’on utilisait quand les autres n’avaient plus de place. « C’est ça qui est épeurant », dit-elle. « Pas qu’ils aient caché un monstre. Qu’ils aient juste classé ça assez mal pour que pus personne sache quoi chercher. » Sur le journal système, la ligne du jour affichait , comme une preuve trop actuelle pour être rassurante.

Marianne le regarda comme si la phrase était trop petite pour la situation. « On s’excusera après. Là, on sort. » Elle ramassa une chaise et frappa la vitre de la porte du local. Le premier coup fit seulement trembler le verre renforcé. Le deuxième laissa une marque blanche. Le troisième résonna si fort que les chuchotements dans les murs cessèrent. Marianne s’arrêta, la chaise encore levée. Dans ce silence-là, ils entendirent des pas dans le corridor extérieur. Lents. Approchants. Des pas humains sur le plancher de l’université.

Frédéric se précipita vers la petite fenêtre de la porte. Le corridor était plongé dans une lumière de fin de soirée, vide en apparence. Mais les pas continuaient. Marianne vint à côté de lui. « Tu vois quelqu’un ? » Il secoua la tête. Les pas s’arrêtèrent juste devant la porte. La poignée bougea une fois. Puis une voix d’homme, étouffée par le verre, dit : « Sécurité. Vous avez appelé ? » Marianne ferma les yeux de soulagement. « Oui ! Ouvrez-nous, la porte est bloquée ! » Frédéric, lui, ne répondit pas. Quelque chose clochait. La voix était trop calme. Trop proche de la porte, comme si la bouche était collée directement sur la vitre.

La lumière du corridor clignota. Pendant cette fraction de noir, Frédéric aperçut une silhouette de l’autre côté. Pas un agent de sécurité. Trop grande. Trop mince. Quand la lumière revint, il n’y avait personne. La voix répéta : « Ouvrez. » Marianne recula. « Frédéric… » Il posa un doigt sur ses lèvres. La voix changea légèrement, comme un vieux fichier audio qui ralentit. « Ouvrez. Ouvrez. Ouvrez. » Puis trois coups frappèrent contre la porte. TOC. TOC. TOC. Marianne lâcha la chaise. Elle tomba sur le plancher avec un bruit plat.

Le système de serrure émit soudain un bip. La porte se déverrouilla.

Ni Frédéric ni Marianne ne bougèrent. Le voyant rouge passa au vert. Le battant s’entrouvrit de quelques centimètres sur le corridor vide. Le monde leur offrait une sortie, pis aucun des deux ne faisait confiance à la sortie. « On y va », murmura Marianne. « Maintenant. Pas dans cinq minutes. » Elle prit son sac, mais Frédéric attrapa la boîte antistatique contenant le disque dur. Elle le vit. « T’es sérieux ? » « Je peux pas le laisser. » « Frédéric, décrisse-moi ça là. » « Si on le laisse, il reste ici. » « Pis si tu l’amènes, il vient avec nous ! » Elle avait raison. Encore. Mais le disque était déjà contre son torse, serré dans ses bras comme un animal malade.

Ils sortirent dans le corridor. L’université semblait vide, mais pas fermée. Les affiches étudiantes étaient là. Les casiers. Les portes de bureaux. La machine à café au bout du couloir. Pourtant les distances semblaient légèrement mauvaises. L’ascenseur, normalement à vingt pas, paraissait loin comme au bout d’un tunnel. Marianne marchait vite. Frédéric suivait, la boîte sous le bras, la caméra dans l’autre main. Ils passèrent devant une salle de classe dont les lumières étaient éteintes. Dans la vitre, Frédéric vit leur reflet. Deux personnes qui marchaient. Et derrière eux, à quelques mètres, Emma.

Il se retourna. Rien. Marianne continua sans s’arrêter. « Quoi ? » « Je l’ai vue. » « Regarde pas. » « Marianne… » « Regarde pas, j’te dis. » Son ton n’avait plus rien de sarcastique. Elle parlait comme quelqu’un qui a compris une règle avant de pouvoir l’expliquer. Ils atteignirent l’escalier de service. La porte s’ouvrit normalement. L’odeur de béton froid et de produits nettoyants leur arriva au visage. Frédéric sentit presque du soulagement. Puis il remarqua les dessins.

Ils étaient collés sur les murs de la cage d’escalier.

Des feuilles blanches, jaunies, certaines déchirées, d’autres tachées par l’humidité. Des dessins au crayon. Tous représentaient une silhouette sans visage. La même forme, encore et encore, mais jamais exactement pareille. Parfois au bout d’un corridor. Parfois derrière une porte. Parfois dans un coin de chambre. Marianne s’arrêta sur la première marche. « Ça, c’était pas là tantôt. » Frédéric n’avait pas besoin qu’elle le dise. L’escalier servait tous les jours au personnel. Personne n’aurait pu tapisser les murs comme ça sans être vu. Et certains dessins semblaient anciens. Très anciens. Comme s’ils avaient été arrachés d’un autre bâtiment pour venir s’accrocher ici.

CHAMBRE 14 NE PAS RETIRER LES DESSINS. LES DESSINS SONT DES CARTES. LES CARTES SONT DES AVERTISSEMENTS.

Le mot CHAMBRE 14 revenait sur plusieurs feuilles. Écrit en petit, dans les coins. Marianne prit une photo avec son téléphone, mais l’écran resta noir. « Ça marche pas. » Frédéric leva sa propre caméra. La batterie indiquait 100 %, ce qui était impossible. Il filma les dessins en silence. Sur l’écran de la caméra, la silhouette de certains croquis semblait plus proche que sur papier. Il abaissa l’appareil. « On sort », dit Marianne. Elle avait une voix cassée maintenant. « On sort, pis après tu m’expliqueras c’est quoi la chambre 14. »

Ils descendirent. Premier étage. Rez-de-chaussée. La porte menant au hall universitaire était là. Marianne poussa. Barrée. Frédéric tira. Rien. Sur la petite vitre, leur reflet se superposa aux dessins derrière eux. Puis une voix d’enfant chuchota dans l’escalier : « Pas par là. » Marianne se retourna d’un coup. « Non. Non, non, non. » Frédéric leva sa lampe de téléphone. Au-dessus d’eux, entre deux volées de marches, une feuille de papier descendait lentement dans l’air, comme tombée d’un endroit invisible. Elle atterrit sur la marche entre eux.

Frédéric ne voulait pas la ramasser. Il le fit quand même.

Le dessin représentait son appartement. Son salon. La table basse. Le disque dur. Les stores à moitié fermés. Et sur le divan, Frédéric, couché sur le dos, les yeux ouverts. Quelqu’un avait dessiné la scène de la nuit précédente avec une précision impossible : la tasse sur le plancher, le vieux chandail sur la chaise, la ligne bleue du dépanneur dans les stores. Dans le coin inférieur, en lettres minuscules, on lisait : IL NE DORT PAS DEPUIS QU’IL A VU LA PORTE.

Marianne regarda le dessin, puis Frédéric. Son visage se durcit. « T’avais pas dit que ça avait commencé chez vous. » « Je savais pas comment le dire. » « Ben là, trouve une manière, parce que j’suis dedans aussi. » Elle ne criait pas, mais sa colère avait quelque chose de plus solide que sa peur. Frédéric aurait presque voulu qu’elle le frappe. Ça aurait été plus simple que de soutenir son regard.

Un autre bruit monta de l’escalier. Pas des pas. Du papier. Des feuilles qu’on tourne. Des centaines de feuilles. Les dessins sur les murs frémirent tous ensemble, même s’il n’y avait aucun courant d’air. Sur l’un d’eux, la silhouette sans visage changea de position. Frédéric le vit. Marianne aussi. Ils reculèrent jusqu’à la porte barrée. La voix d’enfant revint, plus proche : « Elle dessinait ce qu’elle voyait derrière les portes. » Puis une deuxième voix, celle d’Emma, ajouta dans un souffle : « Pis maintenant, y te voit aussi. »

La porte du rez-de-chaussée se déverrouilla.

Cette fois, ils ne discutèrent pas. Marianne l’ouvrit à la volée, et ils débouchèrent dans le hall du pavillon Laurier. Les lumières étaient normales. Deux étudiants passèrent au loin en riant, sacs sur l’épaule, gobelets de café à la main. Personne ne semblait avoir entendu quoi que ce soit. Marianne sortit son téléphone : réseau revenu. Frédéric se retourna vers l’escalier. Les murs étaient nus. Plus un dessin. Juste de la peinture beige et les affiches de sécurité incendie. Marianne vit son regard. « Non », dit-elle. « On retourne pas voir. »

Ils traversèrent le hall sans parler. Dehors, Montréal sentait la pluie, l’asphalte, les feuilles mortes collées aux trottoirs. Le bruit des autobus sur la rue Sherbrooke lui sembla presque indécent de banalité. Marianne s’arrêta sous l’auvent de l’entrée et alluma une cigarette avec des mains qui tremblaient. Frédéric ne l’avait jamais vue fumer. « J’ai arrêté il y a trois ans », dit-elle avant qu’il demande. « Félicitations, t’as ruiné ça. » Il ne trouva rien à répondre. Elle tira une bouffée, toussa, puis fixa le sac de Frédéric. « Le disque. » « Quoi ? » « Ouvre ton sac. »

Il ouvrit.

La boîte antistatique était vide.

Le disque dur n’était plus là.

À sa place, il y avait une feuille pliée en quatre. Frédéric la déplia lentement. Un dessin. La chambre 14. Des murs couverts de croquis. Un lit métallique. Une fenêtre grillagée. Et au centre de la pièce, une jeune fille assise par terre, les cheveux noirs devant le visage. Sur le dos de la feuille, une phrase était écrite au crayon.

REVIENS SEUL SI TU VEUX SAVOIR CE QU’ELLE A VU.

Marianne lut par-dessus son épaule. « Hors de question. » Frédéric ne répondit pas. Il regardait la feuille, incapable de détacher ses yeux du lit métallique. Il y avait quelque chose, sous le lit. À peine esquissé. Une forme couchée dans l’ombre. Trop longue pour être humaine.

Le téléphone de Frédéric vibra encore.

NOUVEAU FICHIER DÉTECTÉ chambre_14_plan.pdf

Marianne écrasa sa cigarette dans la pluie. « Frédéric… on appelle quelqu’un. Là. Tout de suite. » Mais Frédéric n’écoutait déjà plus complètement. Sur son écran, le fichier PDF affichait un plan de Saint-Damien. Une section de l’aile C était encerclée en rouge. Chambre 14. À côté, une note manuscrite : la chambre n’est pas toujours au même étage.

Cette nuit-là, Frédéric ne rentra pas chez lui. Marianne non plus. Ils restèrent dans un café ouvert vingt-quatre heures près de Berri, assis dans un coin sous une lumière trop blanche, avec des cafés mauvais pis leurs téléphones branchés dans le mur. Ils parlèrent peu. Chaque fois que la machine à espresso sifflait, Marianne sursautait. Chaque fois qu’une porte s’ouvrait, Frédéric levait les yeux. Vers trois heures du matin, Marianne finit par s’endormir, la tête appuyée sur ses bras. Frédéric, lui, regardait encore le dessin de la chambre 14.

À 3 h 17, son téléphone s’alluma tout seul. Pas de notification sonore. Juste l’écran. Une image venait de remplacer le fond d’écran : une photo granuleuse de la cage d’escalier du pavillon Laurier. Les dessins étaient revenus sur les murs. Au centre de l’image, Marianne dormait debout sur une marche, les yeux ouverts, la bouche entrouverte comme si elle écoutait quelque chose. Frédéric leva les yeux vers elle, assise devant lui dans le café. Elle dormait toujours. Normale. Vivante. Il regarda de nouveau l’écran.

Dans la photo, derrière Marianne, la porte de la chambre 14 était entrouverte.

Frédéric ne réveilla pas Marianne. Pas tout de suite. Il resta assis dans le café, le téléphone dans la main, à regarder l’image qui venait de remplacer son fond d’écran. Le dessin accroché dans l’ouverture de la chambre 14 représentait exactement la scène actuelle : la table, les deux tasses, Marianne endormie, lui penché vers l’écran, les épaules trop hautes, comme si quelqu’un l’avait observé depuis le plafond du café. Le plus insupportable, ce n’était pas la précision. C’était l’angle. Le dessin ne montrait pas seulement ce qu’une personne aurait pu voir en se tenant dans la pièce. Il montrait ce que le bâtiment aurait vu s’il avait été autour d’eux. Dans les murs. Dans les vitres. Dans la lumière blanche.

Il zooma sur le dessin dans la photo. Les traits étaient nerveux, enfantins par endroits, mais certains détails avaient une maîtrise presque médicale : la courbe de la tasse, la couture du manteau de Marianne, la fatigue autour des yeux de Frédéric. Dans un coin, une petite phrase était griffonnée si finement qu’il dut presque coller son nez à l’écran. CE N’EST PAS ELLE QUI DESSINE ENCORE. Son cœur se serra. Depuis le début, il avait imaginé Emma comme la source des dessins, la fille prisonnière qui laissait des traces pour avertir. Mais si ce n’était plus elle ? Si quelque chose avait appris à utiliser sa main, ses images, son langage ?

Marianne bougea dans son sommeil. Frédéric retourna aussitôt le téléphone contre la table. Elle ouvrit les yeux, confuse, puis se redressa en voyant son visage. « Quoi ? » Il essaya de répondre normalement. « Rien. » Elle le fixa. « Tu mens comme un enfant de six ans. » Il passa une main sur sa nuque. « Y’a une autre image. » Marianne ferma les yeux, très fort. « Je veux pas. » « Je sais. » « Non, tu sais pas. Si tu savais, tu l’aurais déjà fermé. » Elle resta silencieuse quelques secondes, puis tendit la main. « Montre. » Il hésita. « Marianne… » « Montre-moi, Frédéric. Je suis déjà dedans. Arrête de décider tout seul de la quantité d’enfer que j’ai le droit de voir. »

Elle regarda l’image sans parler. Frédéric la vit passer par les mêmes étapes que lui : reconnaissance, refus, compréhension, colère. À la fin, elle repoussa le téléphone comme si l’écran sentait mauvais. « OK. Chambre 14. On va trouver ce que c’est, mais pas en retournant là-bas comme deux caves avec des lampes de poche. » Elle sortit son carnet. Son écriture était petite, serrée, beaucoup plus stable que celle de Frédéric. « On fait ça comme du monde. Sources publiques, archives municipales, registres de travaux, anciens employés, journaux locaux. Pis si jamais ton téléphone décide de nous livrer un autre message de l’au-delà, on le met dans un sac pis on le laisse tranquille. » Frédéric hocha la tête. « Correct. » Il savait déjà qu’ils ne respecteraient pas longtemps la dernière règle.

Le matin gris entra lentement dans le café. Les chauffeurs de taxi quittèrent un par un. L’étudiante aux écouteurs s’endormit sur son manuel. Le serveur changea le pot de café avec l’air de quelqu’un qui avait vu des pires nuits que la leur, sans savoir qu’il se trompait. Frédéric et Marianne travaillèrent jusqu’à huit heures, puis jusqu’à neuf, en silence presque complet. Ils trouvèrent une mention de la chambre 14 dans un inventaire de mobilier de 1987. Puis une autre dans un rapport d’incendie. Puis une troisième dans une plainte syndicale déposée par un préposé qui refusait de travailler dans l’aile C après vingt-et-une heures. Chaque mention situait la chambre à un endroit différent.

Plainte interne — Personnel de nuit ancien pavillon Saint-Damien, 3 février 1990 Le local identifié comme Chambre 14 ne correspond pas aux plans fournis au personnel. Des membres de l’équipe rapportent avoir trouvé la porte au deuxième étage, puis au sous-sol, puis dans le corridor administratif, sans déplacement officiel du patient ou du mobilier. Les demandes de clarification adressées au Dr Marchand sont demeurées sans réponse.

Marianne lut l’extrait deux fois. « C’est pas juste une chambre. » Frédéric secoua la tête. « Non. » « C’est une porte qui se déguise en chambre. » La phrase resta entre eux, lourde et étrangement juste. Frédéric nota : Chambre 14 = lieu mobile ? interface ? piège ? refuge ? Il ajouta un point d’interrogation après chaque mot, mais ça ne rendait pas l’hypothèse moins terrifiante. Marianne se leva pour aller aux toilettes. Avant de partir, elle pointa son crayon vers lui. « Tu touches pas au téléphone. » Il leva les mains. « Je touche pas. » Elle le regarda une seconde de trop. « Frédéric. Je te connais. »

Il ne toucha pas au téléphone. C’est l’écran qui s’alluma tout seul. Une fenêtre audio apparut, sans notification. Frédéric sentit son pouls monter dans ses tempes. La barre de lecture était déjà en mouvement. Il n’y avait presque pas de son, seulement un souffle lointain et un frottement de papier. Puis une voix d’enfant murmura : « Je dessinais pour pas oublier où elles ouvraient. » Frédéric regarda vers les toilettes. Marianne n’était pas revenue. La voix continua : « Après, elles ont commencé à dessiner sans moi. » La lecture s’arrêta. Le fichier disparut. À sa place, une seule ligne resta affichée : ne crois pas les dessins qui te montrent ce que tu veux voir.

Marianne revint et sut immédiatement. « T’as touché. » « Non. » Elle s’arrêta. Le plafond du café fit un petit bruit sec, juste au-dessus de leur table. Pas assez fort pour attirer les autres clients. Assez pour eux. Marianne pâlit. « T’as dit la vérité ? » Frédéric sentit sa gorge se serrer. « Ouain. » Aucun bruit. Elle s’assit lentement. « Donc ça écoute ici aussi. » Il n’avait pas besoin de répondre. Le serveur passa avec la cafetière. « Refill ? » demanda-t-il. Marianne le regarda comme s’il venait d’une autre planète. « Non merci. » Quand il partit, elle murmura : « On peut pas juste attendre que ça passe. »

Ils décidèrent d’aller chercher du matériel chez Marianne avant de retourner à Saint-Damien. Pas parce qu’ils étaient courageux. Parce que tout ce qu’ils trouvaient pointait vers la chambre 14, et que rester à Montréal ne les protégeait plus. Dans le taxi, Frédéric regarda les portes des maisons défiler. Portes bleues, portes rouges, portes d’aluminium, portes de ruelles, portes de garages. Il aurait voulu revenir à l’époque où une porte était seulement une affaire qu’on ouvrait pour entrer ou sortir. Marianne, assise à côté de lui, gardait les yeux sur la route. « Ma mère disait toujours que les vieilles places gardent les émotions », dit-elle soudain. « Je trouvais ça quétaine. Là, j’haïs ça un peu moins. »

Chez elle, ils préparèrent le sac comme deux personnes qui savent qu’elles font une folie mais qui veulent au moins que la folie soit bien organisée. Lampes, piles, appareil photo argentique, carnet, corde, couteau multifonction, bouteilles d’eau, sel de table, barres tendres, chargeurs portatifs. Marianne ajouta une petite médaille de saint Joseph trouvée dans un tiroir. Frédéric leva un sourcil. Elle répondit avant qu’il parle : « Je crois pas à ça. Mais je crois encore moins à ce qui nous arrive. Faque je prends large. » Pour la première fois depuis la veille, Frédéric eut presque envie de sourire.

Avant de partir, Marianne arrêta dans le cadre de sa porte. « Une chose. Si on voit Emma, tu lui parles pas comme si c’était une preuve. Tu lui parles comme si c’était une personne. » Frédéric fut surpris. « Pourquoi tu dis ça ? » « Parce que je t’ai vu hier. T’avais les yeux d’un gars qui venait de trouver une réponse. Pas d’un gars qui venait de voir quelqu’un souffrir. » La remarque lui fit mal parce qu’elle était vraie. Emma avait été une apparition, un mystère, un nom dans un dossier. Pas assez une fille enfermée dans quelque chose qui la dépassait. Frédéric baissa les yeux. « T’as raison. » Marianne ouvrit la porte. « Je sais. C’est fatigant, hein ? »

Dans l’escalier extérieur de son immeuble, le vent sentait les feuilles pourries et le chauffage au mazout. Montréal était là, dense, mouillée, ordinaire. Pourtant, au bas des marches, sur le trottoir, une feuille blanche attendait dans une flaque. Marianne la vit en premier. Personne ne la ramassa. Ils restèrent tous les deux penchés au-dessus. Le papier ne se dissolvait pas dans l’eau. Le dessin représentait la façade de Saint-Damien. Toutes les fenêtres étaient noires, sauf une. Derrière cette fenêtre, au deuxième étage, une petite silhouette avait été dessinée. Au bas de la page, une phrase : elle sait que vous venez à deux.

Frédéric ramassa la feuille malgré l’eau qui coulait dessus. Le papier était sec. Complètement sec. Marianne recula comme s’il venait de saisir un insecte vivant. Le dessin de Saint-Damien semblait avoir été fait rapidement, mais la fenêtre éclairée avait reçu un soin particulier. Derrière la petite silhouette, il y avait une seconde forme, à peine visible, plus grande, penchée vers elle. Frédéric tourna la feuille. Au verso, une autre phrase attendait, écrite plus profondément dans le papier : la chambre montre toujours quelqu’un qu’on veut sauver. Marianne lut par-dessus son épaule et murmura : « Ben voyons donc… c’est pas une chambre, c’est une laisse. » Frédéric ne sut pas quoi répondre. Parce que c’était exactement ça. Une laisse attachée à sa curiosité, à sa culpabilité, et maintenant peut-être à la compassion qu’il commençait à ressentir pour Emma.

Et dans l’ouverture, quelqu’un avait accroché un nouveau dessin : Frédéric, assis dans ce café, en train de regarder son téléphone.
Emma