Le lendemain de leur première nuit à fouiller le dossier EMMA ensemble, Frédéric et Marianne retournèrent au pavillon Laurier avant l’ouverture des bureaux. Aucun des deux n’avait vraiment dormi. Marianne avait apporté deux cafés et une règle simple : rien de ce qu’ils trouvaient ne serait écouté sur un appareil connecté. Frédéric ne discuta pas. Dans une boîte que le disque dur avait indexée tout seul pendant la nuit, ils trouvèrent la mention d’une cassette audio provenant de Saint-Damien. Le support physique, lui, se trouvait déjà sur le bureau de Frédéric. Ni l’un ni l’autre ne l’avait apporté.
La cassette était grise, sans boîtier. Sur l’étiquette, quelqu’un avait écrit E-14 au crayon, puis avait tenté d’effacer les deux caractères jusqu’à déchirer presque le papier. Marianne la prit avec des gants. « On est d’accord que ça, c’était pas là hier ? » Frédéric hocha la tête. Il avait commencé à détester les questions auxquelles ils connaissaient déjà la réponse. Ils installèrent un vieux lecteur à piles dans la salle de consultation, loin des ordinateurs, puis posèrent un enregistreur numérique à côté sans le brancher à quoi que ce soit.
Au début, la bande ne contenait qu’un souffle. Un bruit de pièce vide, avec parfois un frottement de chaise. Puis une voix d’homme demanda : « Emma, est-ce que tu entends encore les coups ? » Une enfant répondit oui. Sa voix était calme, presque ennuyée, comme si on lui posait la même question depuis des semaines. L’homme demanda d’où venaient les coups. Emma répondit : « Pas d’où. De quand. » Marianne arrêta la cassette. « Non. On prend trente secondes. » Frédéric ne protesta pas.
Ils reprirent. L’homme se présenta comme le docteur Alain Marchand. Il demanda à Emma de compter. Un. Deux. Trois. Après le troisième chiffre, trois coups résonnèrent sur l’enregistrement. Pas dans la pièce enregistrée : plus près du microphone, secs, métalliques. Emma se mit à pleurer. Marchand, lui, continua ses questions. « Quand la porte apparaît, qu’est-ce qu’elle veut ? » Long silence. Puis Emma murmura : « Quelqu’un qui répond. »
La bande se déforma. La voix de Marchand ralentit jusqu’à devenir méconnaissable. Derrière elle, une seconde voix apparut. Elle répétait les derniers mots de chaque phrase avec une fraction de seconde de retard. Marianne baissa le volume. « C’est de l’écho ? » Frédéric regarda le lecteur. Il n’y avait aucun haut-parleur assez puissant pour produire ce genre de retour. Sur la cassette, Emma cessa soudain de répondre. La seconde voix continua quand même.
Puis elle prononça le prénom de Frédéric. Pas celui de Marchand. Frédéric. Marianne coupa le lecteur si vite que le bouton craqua sous son doigt. Personne ne parla pendant plusieurs secondes. Le néon au-dessus d’eux grésilla. Frédéric sentit son téléphone vibrer dans sa poche, mais il refusa de le sortir. Marianne rembobina la cassette à la main avec un crayon, lentement, jusqu’au passage. Ils l’écoutèrent une seule fois de plus. Cette fois, la voix ne disait plus Frédéric. Elle disait Marianne.
Ils rangèrent la cassette dans une boîte métallique et quittèrent la salle. Dans le corridor, Marianne s’arrêta devant une grille de ventilation. « Tu sais ce qui me dérange le plus ? » Frédéric attendit. « La voix a changé quand on a réécouté. Ça veut dire que c’est pas un enregistrement. Pas complètement. » Au même moment, quelque chose cogna trois fois dans le conduit au-dessus d’eux.