V

Chapitre V

Les conduits

Le son trouvait toujours un chemin.

Ils auraient dû rentrer chez eux. À la place, ils suivirent le bruit dans les conduits du pavillon Laurier. Frédéric avançait avec la lampe de son téléphone dirigée vers le plafond; Marianne tenait la boîte métallique contre elle comme si elle transportait quelque chose de vivant. Les coups se déplaçaient devant eux : trois près de la salle de consultation, trois au-dessus des archives, trois plus loin vers un ancien local mécanique condamné depuis des années.

JOURNAL ACOUSTIQUE — / CONDUITS ACTIFS / SOURCE : INCONNUE

La porte du local portait encore une fiche d’entretien jaunie. Aucun passage récent. Aucune raison que le système de ventilation de cette section soit actif. Pourtant, derrière la porte, un ventilateur tournait lentement. Marianne posa deux doigts sur le métal. « On ouvre pas. » Frédéric regarda la poignée. « J’allais pas l’ouvrir. » Elle lui lança un regard qui disait exactement le contraire.

Un souffle passa sous la porte. Puis la voix d’Emma, faible : « Monsieur Frédéric ? » Il recula immédiatement. Marianne jura. La voix répéta son prénom, avec la même intonation que sur la cassette. Ensuite elle dit : « J’ai froid. » Frédéric sentit sa main partir vers la poignée avant même d’avoir décidé de bouger. Marianne l’attrapa au poignet. « Non. Une voix qui sait ton nom, c’est pas une permission. »

Le conduit au-dessus d’eux vibra. Une autre voix se mêla à celle d’Emma. Plus grave. Sans âge. Elle répéta : « Une permission. » Puis encore : « Permission. Permission. » Comme si elle apprenait le mot. Marianne tira Frédéric vers l’arrière. Le ventilateur derrière la porte accéléra, et pendant quelques secondes tout le corridor sembla respirer avec lui.

Ils reculèrent jusqu’aux archives. Sur un poste pourtant débranché du réseau, le dossier EMMA affichait maintenant un nouveau sous-dossier : CONDUITS. À l’intérieur, un plan technique du pavillon Laurier montrait en rouge une ligne qui traversait les murs, descendait au sous-sol, puis sortait du bâtiment sans suivre aucune canalisation réelle. Frédéric zooma. La ligne rouge continuait vers le nord.

Marianne superposa le plan à une carte routière. La ligne pointait vers Saint-Damien. « C’est pas un réseau de ventilation », dit-elle. « C’est un chemin. » Frédéric pensa aux tunnels, aux haut-parleurs, aux téléphones, à tout ce qui pouvait transporter une voix. Le phénomène n’avait peut-être jamais eu besoin d’une porte physique. Il lui suffisait d’un endroit où quelqu’un pouvait écouter.

Avant de fermer le fichier, une note apparut au bas du plan : NE PAS RÉPONDRE AUX APPELS PROVENANT DES MURS. Puis, sous la phrase, comme ajoutée par une autre main : ELLE, OUI. Frédéric demanda laquelle des deux consignes ils étaient censés croire. Marianne referma l’écran. « Aucune. On commence par arrêter de faire ce que le dossier nous demande. »

Dans le mur derrière eux, la voix de Marianne murmura : « Ouvre. » Marianne n’avait pas parlé.
Emma