XXII

Chapitre XXII

Retour au pavillon

On ne ferme pas une bouche en tenant les lèvres. Il faut trouver la gorge.

Ils partirent avant l’aube. Montréal était encore noir, humide, traversé par les lumières jaunes des déneigeuses qui n’avaient rien à déneiger. Marianne conduisait. Frédéric tenait sur ses genoux le dossier Marchand, la clé B-14, la cassette miniature et le carnet des règles. Aucun téléphone allumé. Aucun GPS. Une vieille carte routière ouverte sur le tableau de bord comme si l’année 1996 pouvait encore les protéger.

RETOUR AU PAVILLON — / ACCÈS : NIVEAU -3 TRACE SYSTÈME :

Pendant les premières vingt minutes, personne ne parla. Le moteur faisait un bruit régulier. Les essuie-glaces balayaient une pluie fine. Frédéric avait l’impression d’être dans un mauvais souvenir qui ne lui appartenait pas encore. Marianne finit par dire : « Si on survit, je veux pu jamais entendre parler d’archives. » Frédéric répondit : « Tu travailles aux archives. » « Je sais. C’est ça le problème. »

Ils avaient choisi de ne pas prévenir Lise. Pas encore. Chaque appel était un conduit possible. Chaque voix transmise pouvait être une poignée. Ils avaient écrit une lettre, à l’ancienne, qu’ils laisseraient à quelqu’un si jamais ils ne revenaient pas. Marianne avait trouvé ça dramatique, puis elle avait insisté pour corriger les fautes. « Si on disparaît, je refuse que mon dernier document officiel ait l’air d’un brouillon de gars en manque de sommeil. »

La route vers Saint-Damien semblait plus courte que les autres fois. C’était mauvais signe. Les lieux liés au phénomène avaient tendance à tricher avec les distances. À un moment, ils passèrent devant le dépanneur de la caissière qui avait averti Frédéric. Il était ouvert cette fois. Les lumières fluorescentes brillaient dans le matin bleu. Marianne ralentit. « On arrête ? » Frédéric regarda la vitrine. La caissière était là, immobile derrière le comptoir, même manteau, même cheveux attachés. Elle les regardait déjà.

Ils entrèrent. L’odeur de café brûlé et de plancher mouillé était presque réconfortante. La caissière posa un journal sur le comptoir. « Vous êtes revenus. » Pas une question. Frédéric hocha la tête. Marianne demanda : « Vous savez quoi sur le pavillon ? » La femme eut un petit rire sec. « Pas assez pour aider. Trop pour dormir. » Elle poussa le journal vers eux. À la une d’un vieux supplément local jauni : INCENDIE AU PAVILLON SAINT-DAMIEN — PLUSIEURS DISPARUS.

« Je l’ai gardé parce que mon père travaillait aux cuisines là-bas », dit-elle. « Il est revenu le soir de l’incendie avec les cheveux blancs sur les tempes. Pour vrai. Comme dans les histoires plates. Il a jamais voulu dire ce qu’il avait vu. Mais il arrêtait pas de répéter : ils ont laissé la fille en bas. » Marianne pâlit. « Emma ? » La caissière haussa les épaules. « Il disait pas son nom. Juste la fille. »

TÉMOIGNAGE INDIRECT — PÈRE DE LA CAISSIÈRE Ils ont laissé la fille en bas. Pas dans sa chambre. Plus bas. Le docteur criait que c’était trop tard pour la remonter. Les portes ouvraient partout. Le feu montait, mais la fumée descendait. J’ai jamais vu de fumée descendre de même.

La caissière sortit ensuite une petite clé USB d’un tiroir. Frédéric recula presque. Elle leva les yeux au ciel. « Relax. C’est juste des scans. Mon neveu m’a fait ça avant que le journal parte au recyclage. » Marianne demanda : « Pourquoi vous nous donnez ça ? » La femme regarda dehors, vers la route du nord. « Parce que vous avez l’air du monde qui vont y aller même si je dis non. Pis parce que mon père est mort en entendant cogner dans les murs de sa chambre d’hôpital. »

Ils prirent la clé USB sans l’ouvrir. Encore une chose à transporter. Encore une preuve qui pouvait être une poignée. Avant qu’ils sortent, la caissière ajouta : « Si vous entendez mon père là-bas, répondez pas. Y’est mort correct. Ce qui parle avec sa voix, c’est pas lui. » Marianne hocha la tête. « On commence à connaître la chanson. » « Justement », dit la caissière. « Chantez-la pas là-bas. »

Le pavillon apparut une heure plus tard, plus gris que jamais. Pas de pluie maintenant. Un froid sec avait pris le dessus. Les arbres autour semblaient plus minces, plus raides. Les chaînes du portail pendaient encore. Frédéric eut l’impression stupide que le bâtiment les reconnaissait, comme un chien malade qui lève la tête quand ses maîtres reviennent. Marianne coupa le moteur. « Dernière chance de faire demi-tour. » « Tu veux ? » « Non. Mais je voulais entendre quelqu’un le proposer. »

Ils entrèrent par le hall principal. Rien n’avait l’air exactement pareil. Les fauteuils renversés étaient à d’autres endroits. L’affiche de la chapelle avait disparu. Le corridor de l’aile C semblait plus proche de l’entrée. Le pavillon changeait d’idée plus vite maintenant, ou alors il faisait moins d’efforts pour le cacher. Marianne sortit la carte dessinée dans son appartement. Le tracé indiquait un chemin vers le sous-sol, mais le papier frémissait légèrement, comme s’il respirait.

Ils suivirent les règles. Pas de voix fortes. Pas d’enregistrement. Pas de lecture à voix haute. Quand un conduit murmura le prénom de Marianne, elle dit seulement : « Non. » Quand une porte entrouverte montra le balcon de son enfance, Frédéric lui prit la main sans parler. Quand un miroir fissuré refléta Élias Marchand-Leduc debout derrière eux, ils ne se retournèrent pas. Chaque refus semblait leur coûter quelque chose. Le bâtiment aimait être remarqué.

Le monte-charge les attendait derrière la buanderie. La grille était ouverte. Le bouton -2 brillait déjà. En dessous, quelqu’un avait gravé un nouveau chiffre : -3. Marianne souffla : « Évidemment. » Frédéric sentit le dossier Marchand peser contre son flanc. « Le point d’origine est plus bas. » « Oui, Sherlock du malheur, j’avais compris. » Elle essaya d’avoir l’air fâchée, mais sa main tremblait autour de la barre à clous.

Ils montèrent dans la cabine. Avant que Frédéric appuie sur quoi que ce soit, le bouton -3 s’alluma tout seul. La grille se referma. Le monte-charge descendit. Le bruit du câble était plus lent que dans son souvenir, plus profond. Comme si la cabine ne descendait pas dans un bâtiment, mais dans une gorge. Marianne se mit à fredonner la berceuse de sa grand-mère, très bas. Frédéric la regarda. Elle haussa les épaules. « Je remplis le silence. »

Au niveau -2, la cabine ne s’arrêta pas. Frédéric aperçut le corridor de béton humide, les portes ouvertes, la Chambre 14 au loin. Emma enfant se tenait devant, pieds nus, cheveux noirs sur les joues. Elle leva une main. Pas pour les appeler. Pour les avertir. Marianne cessa de chanter. Frédéric murmura : « Non. Continue. » Elle reprit la berceuse. Emma disparut derrière la porte qui se refermait.

Quand la cabine atteignit le niveau -3, la grille s’ouvrit sur une chapelle souterraine.