XXI

Chapitre XXI

Le nom dans le mur

Certains noms ne désignent pas une personne. Ils invitent une réponse.

La machine à microfilm s’éteignit d’un coup à . Pas graduellement. Pas comme un appareil qui perd du courant. Un noir net, brutal, qui laissa l’image d’Emma imprimée quelques secondes dans les yeux de Frédéric. Marianne était déjà debout, une main sur la prise, l’autre serrée autour de son carnet. « On sort. » Sa voix ne tremblait pas. C’était pire. Quand Marianne avait ce ton-là, c’est qu’elle était passée au-delà de la peur visible.

RÉSEAU DÉTECTÉ — / ÉTAT : ÉCOUTE ACTIVE TRACE SYSTÈME :

Dans le corridor du pavillon Laurier, des étudiants riaient près d’une machine à café. Une femme parlait au téléphone. Un chariot de livres grinçait au loin. Le monde normal avait repris immédiatement, comme s’il n’avait jamais quitté la pièce. Frédéric aurait voulu s’y fondre. Devenir une personne qui se plaint d’un cours, d’un loyer, d’un café trop cher. À la place, il tenait dans sa tête trois phrases impossibles : je m’appelle Élias, elle me vole mon nom, il ment encore.

Ils s’installèrent dehors, sur un banc humide sous un arbre presque nu. Marianne ouvrit son carnet à une page propre. « On fait le tri. Version Marchand : Emma lui a volé son nom. Version Emma : il ment. Version documents : il a changé de nom après un incident. » Frédéric ajouta : « Version phénomène : les noms sont des poignées. » Marianne soupira. « J’haïs que ça soit rendu une catégorie raisonnable. »

Le problème, c’est qu’ils ne savaient plus qui parlait quand une voix se manifestait. Emma adulte pouvait être Emma, ou quelque chose avec son visage. Emma enfant semblait plus fiable, mais même ça reposait sur une intuition. Marchand pouvait mentir, ou être utilisé. Élias pouvait être son vrai nom, ou un appât. Dans un récit normal, on cherche la vérité. Dans EMMA, pensa Frédéric, la vérité semblait être un couloir qui change d’idée quand on arrive au bout.

RÈGLES PROVISOIRES — MARIANNE B. 1. Une voix peut dire vrai pour faire ouvrir plus tard. 2. Un mensonge peut contenir une information utile. 3. Emma enfant semble avertir. Emma adulte semble négocier. 4. Marchand/Élias veut quelque chose. 5. Ne pas donner un nom à la porte sans savoir à qui il appartient.

Marianne relut ses règles et barra le mot semble deux fois. « J’aime pas ça. Trop flou. » Frédéric eut un petit sourire fatigué. « Bienvenue dans mon enfer. » Elle le regarda. « Non, justement. Ton enfer aime le flou. Moi, je veux des choses qu’on peut faire. » Elle ajouta une sixième règle : quand tout est ambigu, protéger les vivants en premier. Puis elle souligna vivants trois fois.

Ils appelèrent Lise Fournier depuis un téléphone public près du pavillon. Pas leurs cellulaires. Pas un appareil intelligent. La ligne sonna longtemps. Quand Lise répondit enfin, sa voix était basse, prudente. Marianne résuma : Élias Marchand-Leduc, changement de nom, incident de 1978. Au bout du fil, Lise resta silencieuse. Puis elle dit : « Je savais pas son premier nom. Mais Emma, oui. »

Frédéric sentit son cœur accélérer. « Comment ça ? » Lise respira lentement. « Elle l’appelait pas docteur. Jamais. Même quand tout le monde disait Dr Marchand, elle disait l’autre nom. Pas Élias. Un autre. » Marianne et Frédéric échangèrent un regard. « Quel nom ? » demanda Marianne. Lise hésita. « Je l’ai jamais écrit. Il voulait pas. Il devenait fou quand elle le disait. »

La ligne grésilla. Une voix faible, trop jeune, passa derrière celle de Lise. Pas un mot. Une chanson. La berceuse. Marianne devint blanche. « Madame Fournier ? Éloignez-vous du téléphone. » Lise ne répondit pas. La berceuse continua, très bas, puis s’arrêta net. Quand Lise reparla, elle pleurait. « Elle disait : le docteur n’est pas le premier nom. Le premier nom est celui qu’il a entendu dans le mur. »

Frédéric nota la phrase. Le premier nom est celui qu’il a entendu dans le mur. Ça voulait dire qu’Élias n’était peut-être pas son vrai nom non plus, du moins pas dans la logique du phénomène. Il y avait le nom civil, le nom d’usage, le nom administratif, puis un autre : celui que la porte donne ou vole. Marianne ferma les yeux. « C’est pas une identité. C’est une contamination. »

Lise leur donna ensuite un détail qu’elle avait gardé pour elle. La nuit de l’incendie, Marchand criait un nom dans le deuxième sous-sol. Pas Emma. Pas Élias. Pas Alain. Un nom qu’elle n’avait pas reconnu, parce qu’il ne ressemblait pas à un prénom français. Quelque chose de plus ancien, ou de plus brisé. Elle ne voulut pas le répéter au téléphone. « Les noms comme ça, on les donne pas à une ligne. »

Ils convinrent de la rejoindre en personne le lendemain, mais Frédéric savait déjà que le lendemain était trop loin. Le dossier avançait sans eux. Les portes testaient la ville. L’Oratoire avait failli ouvrir. Marianne était liée par son enfance. Marchand était lié par son nom. Emma, elle, restait au centre, mais jamais immobile : enfant, adulte, victime, verrou, appât, avertissement. Trop de rôles pour une seule personne.

Ils retournèrent chez Marianne seulement pour prendre des affaires. L’appartement sentait encore le papier humide, mais les dessins avaient pâli. La carte d’écoute était toujours là, au mur de la chambre. Un nouveau cercle rouge était apparu au nord : PAVILLON SAINT-DAMIEN. Cette fois, il n’était pas relié aux autres lieux par des lignes. Toutes les lignes y revenaient. Comme si la ville avait seulement servi de détour pour les ramener à l’origine.

Marianne fixa la carte. « Faut y retourner. » Frédéric ne dit rien. Elle se tourna vers lui. « Je veux que tu comprennes : je veux pas y aller parce que je suis brave. J’y vais parce que rester ici, c’est laisser la porte choisir le terrain. » Frédéric hocha la tête. « Je sais. » « Pis si je commence à agir weird là-bas, tu m’écoutes pas. Tu suis les règles. » « Marianne… » « Non. Promets. »

Il promit. Il détesta ça immédiatement. Elle fit pareil pour lui. Si Frédéric commençait à suivre une voix, à lire à voix haute, à chercher une preuve au lieu d’une sortie, Marianne devait l’arrêter. Peu importe comment. Ils n’étaient plus seulement deux personnes qui enquêtaient. Ils étaient devenus des risques l’un pour l’autre. Le genre de confiance qui restait entre eux n’était pas douce. Elle était dure, pratique, nécessaire.

Sur la carte, la Chambre 14 se déplaça lentement jusqu’au centre du pavillon Saint-Damien.