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Chapitre XX

Élias

Le vrai nom de Marchand était une porte plus ancienne.

Le prénom Élias resta sur la page comme une tache qui refusait de sécher. Frédéric passa le pouce dessus sans toucher l’encre. Elle avait l’air fraîche, noire, presque huileuse. Alain s’était effacé tout seul, remplacé par ÉLIAS, lettres capitales, nettes, trop sûres d’elles. Marianne regardait la page avec une fatigue méfiante. « Alain Marchand, c’était pas son vrai nom ? » Frédéric ne répondit pas tout de suite. Dans le monde normal, changer de prénom dans un vieux dossier peut avoir mille explications plates : adoption, erreur, double identité administrative, nom religieux, nom de naissance. Dans leur monde à eux, rendu là, un nom qui s’efface sur une page veut rarement juste dire une erreur de secrétariat.

DOSSIER IDENTITAIRE — / NOM ACTIF : ÉLIAS TRACE SYSTÈME :

Ils étaient encore près du fleuve, le vent leur rentrant dans le visage. La cabine téléphonique derrière eux ne sonnait plus. Elle avait repris son air abandonné, presque décoratif, avec ses graffitis pis sa vitre fendue. Marianne gardait ses distances avec elle. Frédéric, lui, ne pouvait pas arrêter de regarder le nom. Élias. Il ne connaissait pas ce prénom dans le dossier. Marchand avait toujours été Alain dans les rapports, Dr A. Marchand dans les notes cliniques, consultant externe de l’Institut Philippe-Pinel dans les avis. Élias venait d’ailleurs. D’avant.

DOSSIER MARCHAND — ANNEXE NON INDEXÉE Nom d’usage : Alain Marchand Nom antérieur : Élias Marchand-Leduc Statut : confidentiel Motif de modification : non médicalisé — voir ordonnance administrative 1978 Note manuscrite : le sujet refuse d’utiliser son premier nom depuis l’incident de Saint-Jean-de-Dieu.

« Incident de Saint-Jean-de-Dieu », lut Marianne. Elle leva les yeux vers Frédéric. « Ça commence toujours avant ce qu’on pense. » Frédéric hocha la tête. C’était la règle du dossier EMMA : chaque origine était une porte vers une origine plus ancienne. Le pavillon Saint-Damien n’était peut-être qu’un lieu de débordement. Emma n’était peut-être pas la première. Marchand n’était peut-être pas seulement médecin. Et le nom Élias, lui, avait l’air d’une clé rouillée qu’on venait de leur glisser dans la main.

Ils cherchèrent dans les papiers. Une enveloppe mince, collée au dos du dossier, contenait une photographie pliée en deux. On y voyait un jeune homme d’une vingtaine d’années, beaucoup plus maigre que le Marchand des rapports, assis sur une chaise en bois dans une pièce aux murs pâles. Derrière lui, une porte rouge était visible dans un miroir, mais pas dans la pièce elle-même. Au bas de la photo, une inscription au crayon : É. M.-L., observation post-incident, pavillon Est.

Marianne pointa le miroir. « La porte était dans le reflet. » Frédéric sentit un frisson lui courir sur les bras. « Comme dans le moniteur. Comme dans les écrans. » La porte semblait toujours commencer ailleurs, dans une surface intermédiaire : un écran, un miroir, une vitre, un enregistrement, un dessin. Jamais directement, pas au début. Le phénomène n’entrait pas en brisant les murs. Il cherchait des choses faites pour recevoir des images ou des sons. Des choses humaines. Des choses d’écoute.

Ils décidèrent de retourner au pavillon Laurier pour consulter les microfilms et les registres de changements de nom. Marianne détestait l’idée, mais au moins ce serait en journée, dans des archives papier, avec les fenêtres ouvertes et aucun enregistrement audio lancé. « On ne cherche pas la porte », précisa-t-elle dans la voiture. « On cherche le gars. Le vrai gars. Élias. » Frédéric acquiesça. « Le nom véritable ouvre plus profondément que la voix. » Elle lui lança un regard. « T’es pas obligé de répéter les phrases les plus creepy du dossier comme si c’était des proverbes. »

Au pavillon Laurier, la salle des microfilms sentait la poussière chaude et le plastique ancien. C’était une odeur que Frédéric avait toujours aimée. Aujourd’hui, elle lui semblait presque protectrice. Pas de réseau. Pas de haut-parleurs. Juste une machine bruyante, des bobines et des journaux jaunis. Marianne s’assit à côté de lui, carnet ouvert, téléphone éteint dans un sac de sel. « Si la machine se met à parler, je la pousse en bas des escaliers. » « Noté. »

Ils trouvèrent la première mention d’Élias Marchand-Leduc dans un entrefilet de 1978. Pas dans la section faits divers, dans une petite colonne sur les services publics. Un incident non détaillé dans une aile d’observation liée à Saint-Jean-de-Dieu. Trois membres du personnel traités pour choc nerveux. Un consultant transféré temporairement. Aucun blessé grave. Aucun détail. Le genre de texte qui dit tout en faisant semblant de rien dire.

ARTICLE NUMÉRISÉ — AVRIL 1978 Incident mineur dans une aile d’observation de l’est de Montréal. Les autorités médicales indiquent qu’un problème technique lié à la ventilation aurait causé un malaise chez plusieurs employés. Aucun commentaire supplémentaire ne sera émis. Note manuscrite ajoutée au microfilm : ce n’était pas la ventilation.

Marianne recula légèrement. « Qui a écrit la note ? » Frédéric zooma sur la marge. L’écriture ne ressemblait pas à celle de Marchand. Plus ronde, plus nerveuse. Peut-être celle de Lise. Peut-être celle de quelqu’un d’autre. La phrase ce n’était pas la ventilation semblait presque ridicule, mais elle avait le poids d’un cri retenu. Encore les conduits. Encore l’air. Encore cette manière de transformer une explication technique en couverture.

Une deuxième archive révéla qu’Élias Marchand-Leduc avait été brièvement patient avant d’être médecin. Pas dans un service psychiatrique complet, plutôt en observation après un épisode qualifié de dissociatif. Il était étudiant en médecine à l’époque. Il affirmait avoir entendu son propre nom dans des tuyaux et avoir vu, dans la vitre d’un corridor, une porte menant à une pièce qui n’existait pas. Après trois semaines, le dossier avait été fermé. Deux ans plus tard, il reprenait ses études sous le nom Alain Marchand.

« Il a été touché avant de devenir docteur », dit Frédéric. Marianne hocha la tête, mais son visage restait fermé. « Ou il a changé de nom pour que ça arrête de l’appeler. » Cette hypothèse leur donna froid à tous les deux. Si un nom pouvait servir de poignée, changer de nom devenait une manière de déplacer la poignée. Pas de la détruire. Juste de la rendre plus difficile à trouver.

La machine à microfilm ralentit toute seule. Frédéric retira ses mains. L’image défila quand même, ligne après ligne, jusqu’à s’arrêter sur une page qui n’appartenait pas au journal consulté. Une photo d’Emma enfant apparut, assise dans la Chambre 14. Au-dessous, une phrase en caractères d’imprimerie : IL A DONNÉ SON NOM À LA PORTE AVANT DE LUI DONNER LE SIEN.

Marianne se leva. « On arrête. » Frédéric ne protesta pas. Elle retira la bobine, mais la machine continua de projeter l’image sur l’écran blanc, comme si la lumière avait gardé le souvenir. Emma enfant ne bougeait pas. Pourtant Frédéric eut l’impression qu’elle le regardait plus directement qu’avant. Dans la salle, le silence changea. Pas beaucoup. Juste assez. Pas un silence vide. Le genre de silence qui écoute.

Le Québec de cette histoire-là n’avait rien de folklorique. Il était fait de béton mouillé, de viaducs, de couloirs d’hôpitaux, de stations de métro, de vieilles chansons de famille, de paperasse publique et de bâtiments qu’on renomme jusqu’à ce que plus personne ne sache ce qu’ils ont contenu. Frédéric trouvait ça plus effrayant qu’une malédiction ancienne. Une malédiction, au moins, ça a l’air de vouloir être vue. Le réseau, lui, peut oublier quelqu’un pendant trente ans sans même baisser les yeux.

Marianne gardait son carnet ouvert sur ses genoux. Elle écrivait moins maintenant. Elle soulignait. Elle barrait. Elle dessinait des flèches entre les noms, les lieux, les sons. Sa manière de survivre était devenue graphique, presque mécanique. Frédéric avait besoin de ça. Lui, il avait tendance à écouter trop longtemps les hypothèses dans sa tête. Marianne ramenait le monde à des lignes, des cercles, des règles simples : si ça cogne, on répond pas. Si ça ressemble trop à une réponse, c’est peut-être une poignée.

La fatigue changeait leurs visages. Frédéric le voyait dans le miroir des toilettes de stations-service, dans les vitrines, dans les écrans noirs. Ses yeux avaient l’air plus creux. Marianne avait cette crispation autour de la bouche qu’ont les gens qui ont passé trop d’heures à retenir quelque chose. Aucun des deux ne disait vraiment qu’ils avaient peur de dormir. Mais leurs cafés s’accumulaient, pis leurs phrases devenaient plus courtes.

À force de chercher Marchand, Frédéric avait l’impression de tomber non pas sur un homme, mais sur plusieurs versions du même mensonge. Le consultant de Pinel. Le psychiatre rationnel. Le patient zéro. Alain. Élias. Chaque nom ouvrait un tiroir différent. Et chaque tiroir sentait le vieux papier, le désinfectant, pis cette petite odeur de cave humide qui semblait maintenant suivre tous les documents reliés à Emma.

Puis une voix très basse sortit de la machine, sans haut-parleur apparent. Celle d’un jeune homme. « Je m’appelle Élias. » Marianne ferma les yeux. « Non. On répond pas. » La voix reprit : « Je m’appelais Élias avant qu’elle me vole mon nom. » Frédéric sentit la phrase s’accrocher à lui. Elle. Emma ? Ou la porte ? Ou autre chose qui portait le visage d’Emma ? La voix continua : « Si vous voulez la fermer, rendez-moi ce qu’elle a pris. »

Sur l’écran blanc, Emma enfant leva lentement un doigt vers sa bouche et murmura : « Il ment encore. »
Emma