Marianne ne lança pas la berceuse. Elle regarda le fichier comme on regarde un insecte sur sa peau. berceuse_chambre14.mp3. Pas de durée. Pas d’artiste. Pas de date. Le lecteur n’avait jamais été connecté à Internet. Frédéric le savait, Marianne le répéta quand même trois fois, comme si la logique pouvait reprendre sa place à force d’être dite. « Il est hors ligne. Il est toujours hors ligne. J’ai mis mes tounes dessus en 2019 avec un câble cheap, pis après ça je l’ai jamais branché. »
Ils s’éloignèrent de l’Oratoire avant de discuter. Trop de pierre. Trop d’écho. Trop de monde qui avait prié, murmuré, demandé. Marianne conduisit jusqu’au bord du fleuve, près d’un stationnement vide où le vent couvrait presque tout. Là, au moins, l’air bougeait. Frédéric posa le lecteur sur le capot de la voiture. « On ne l’écoute pas. » Marianne le regarda. « C’est moi qui dis ça d’habitude. » « J’apprends. » « Pas assez vite, mais j’apprécie l’effort. »
Le problème, évidemment, c’est qu’un fichier peut être une menace même fermé. Le titre disait déjà trop. Berceuse. Chambre 14. Une chanson pour endormir. Ou pour garder quelque chose endormi. Frédéric pensa à la note : si Emma dort, la porte respire. Si elle pleure, la porte cogne. Si elle meurt, la porte demeure ouverte. Une berceuse pouvait être une protection ou une arme, selon qui la chantait.
Marianne s’assit sur le muret, face au fleuve. « Ma grand-mère chantait une berceuse quand j’étais petite. » Frédéric se tourna vers elle. Elle garda les yeux sur l’eau. « Je m’en souvenais pas avant aujourd’hui. Pas vraiment. Juste des bouts. Elle chantait ça quand les voisins criaient, quand les tuyaux cognaient, quand je disais que j’entendais du monde dans les murs. » Elle rit doucement, sans joie. « J’pensais qu’elle essayait de me calmer. »
« Tu penses qu’elle couvrait les sons ? » demanda Frédéric. Marianne hocha la tête. « Peut-être. Ou peut-être qu’elle savait qu’il fallait remplir le silence avec quelque chose qui attend pas de réponse. » Le vent souleva ses cheveux. Elle avait l’air épuisée, mais plus claire qu’avant. Comme si l’Oratoire avait confirmé une partie d’elle qu’elle ne voulait pas revoir. Frédéric réalisa que l’histoire n’était plus seulement la sienne depuis longtemps. Peut-être qu’elle ne l’avait jamais été.
Ils décidèrent d’appeler la mère de Marianne encore une fois. Cette fois, Marianne demanda directement : « La chanson de grand-maman, tu t’en souviens ? » Le silence au bout du fil dura assez longtemps pour que Frédéric entende le vent dans le micro. Puis la mère répondit : « Pourquoi tu me demandes ça ? » Pas de curiosité. De la peur. Marianne ferma les yeux. « Parce que je pense que j’en ai besoin. »
Sa mère refusa de chanter. Elle accepta seulement de réciter quelques paroles, à contrecœur, comme si les mots avaient encore des échardes. Ce n’était pas une berceuse connue. Pas une chanson de radio. Une petite comptine croche, avec des images de portes fermées, de vent qui passe sous les seuils, de maison qui garde les enfants dedans. Rien de surnaturel à première écoute. Juste une chanson de famille un peu sombre, comme il en existe plein.
Marianne relut les mots notés dans son carnet. « Tiens la couche », répéta-t-elle. « Ma mère disait que ça voulait rien dire. » Frédéric réfléchit. « Une couche de quoi ? » « Couche comme couverture ? Couche comme étage ? » Elle devint pâle. « Couche comme niveau. Comme sous-sol. » Le vieux langage familial venait encore de se transformer en protocole. Garde ta voix dans ta bouche. Ne réponds pas. Ne descends pas. Tout était là, déguisé en chanson pour enfant.
Le lecteur sur le capot s’alluma tout seul à . Le fichier berceuse_chambre14.mp3 clignotait. Marianne prit l’appareil avant Frédéric. « Non. Pas lui. Moi. » « Marianne… » « C’est ma chanson. Mon souvenir. Mon ancrage. Si quelqu’un doit décider, c’est moi. » Il voulut protester, mais se tut. Elle avait raison. Ça lui appartenait autant que ça pouvait appartenir à quelqu’un.
Elle ne lança pas le fichier. À la place, elle chanta elle-même. Très bas. Sa voix tremblait au début, puis se posa. Les paroles étaient maladroites, incomplètes, mais humaines. Pas un enregistrement. Pas une voix empruntée. Une voix vivante au bord du fleuve, avec le vent qui mangeait les syllabes. Frédéric sentit quelque chose se desserrer dans l’air. Le lecteur s’éteignit. Le fichier disparut.
Marianne continua jusqu’au bout des paroles. Quand elle termina, elle avait les larmes aux yeux. « Je m’en souvenais », dit-elle. « Je voulais juste pas. » Frédéric ne répondit pas. Il n’y avait rien à ajouter. Certaines réponses ne demandent pas de commentaire. Elles demandent juste qu’on reste là, à côté, sans essayer de les classer.
Puis le téléphone de Marianne sonna. Pas son cellulaire. Il était éteint dans son sac. Le son venait d’une cabine téléphonique de l’autre côté du stationnement. Une vieille cabine que Frédéric n’avait pas remarquée avant, couverte de graffitis, presque absurde dans ce décor moderne. Elle sonnait. Un vrai vieux son métallique. Marianne essuya ses joues. « Non. » La cabine sonna encore. « Non, non, non. »
Frédéric s’approcha malgré lui, mais Marianne le devança. « C’est pour moi. » Elle décrocha avant qu’il puisse l’arrêter. Elle n’approcha pas le combiné de son oreille. Elle le tint à distance. Une voix faible en sortit quand même. Celle de sa grand-mère, ou quelque chose qui portait sa grand-mère comme un manteau. « Ma belle Marianne… t’as oublié la dernière ligne. »
Marianne devint immobile. Frédéric sentit le monde se resserrer autour d’eux. La voix chantonna doucement, à travers le combiné : quand la porte a pris ton nom, donne-lui celui de l’homme. Marianne raccrocha d’un coup. « Marchand », dit Frédéric. Elle hocha la tête. « Il faut donner Marchand à la porte. » « Ou c’est exactement ce qu’elle veut qu’on fasse. » Marianne regarda le fleuve noir. « Ouain. Bienvenue dans notre vie. »
Dans le dossier, la page sur Marchand patient zéro sembla plus lourde qu’avant. Frédéric la sortit. Au bas, une ligne qu’il n’avait jamais vue était apparue : le nom véritable ouvre plus profondément que la voix. Il pensa aux noms modifiés, aux dossiers, à Lise Beaudoin devenue Fournier, à Emma réduite à E-14, à Marchand qui avait peut-être caché son propre rôle derrière le titre de docteur. Le phénomène aimait les noms parce que les noms donnent une forme.