La poussière noire coula sous la porte en filets minces, comme de la cendre mouillée. Frédéric la vit atteindre le bout de ses souliers et recula d’un pas. Marianne resta immobile. « C’est quoi ça ? » Personne ne répondit. La poussière formait des lignes sur le plancher de pierre. Pas au hasard. Des lettres. Frédéric sentit une fatigue immense lui tomber dessus avant même de lire. La porte écrivait.
Marianne lut à voix haute sans s’en rendre compte, puis plaqua une main sur sa bouche. Trop tard. La phrase avait été prononcée dans l’Oratoire. Le son monta dans la voûte, revint en écho, se déforma. Bouche. Bouche. Bouche. Frédéric vit la porte se gonfler légèrement, comme si le mot l’avait nourrie. « On lit plus rien à voix haute », dit-il. Marianne hocha la tête, livide.
Un employé revint avec deux agents de sécurité. Ils s’arrêtèrent en voyant la poussière, la porte rouge, Frédéric à genoux, Marianne avec une barre à clous dans la main. La scène était impossible à expliquer sans avoir l’air dangereux. « Monsieur, madame, éloignez-vous de la porte. » Frédéric leva les mains. Marianne ne bougea pas. « Vous autres, sortez d’ici », dit-elle. L’agent fronça les sourcils. « Pardon ? » La porte cogna. Les deux hommes sursautèrent.
Le plus âgé porta la main à sa radio. Frédéric cria : « Non ! Pas la radio ! » Trop tard. L’appareil grésilla. Une voix d’enfant sortit du haut-parleur : « Laissez-moi entrer. » L’agent échappa presque la radio. Son collègue recula. Marianne profita du choc. « Vous avez entendu ? Good. Là, vous sortez, pis vous faites sortir tout le monde de cette section. Pas d’annonce. Pas de radio. Juste vos jambes. » Cette fois, ils obéirent.
La porte était toujours barrée par la cale, mais le bois travaillait autour. Chaque respiration de l’autre côté faisait tomber un peu plus de poussière. Frédéric comprit qu’ils ne pourraient pas juste la maintenir fermée. Il fallait couper ce qui l’alimentait. Pas les haut-parleurs, déjà morts. Pas les téléphones, pas tous. L’attente. Les regards. Les voix. L’espace lui-même était construit pour porter un appel. Comment fermer une bouche dans un lieu fait pour écouter ?
Marianne regarda les lampions éteints. « On inverse. » Frédéric se tourna vers elle. « Quoi ? » « Tout ce qu’il utilise, on le rend inutile. Il veut des voix qui appellent ? On donne pas d’appel. Il veut de l’attente ? On donne du bruit ordinaire. » Elle fouilla dans son sac et sortit son vieux lecteur de musique hors ligne, celui qu’elle utilisait pour travailler sans Internet. « T’as du son là-dessus ? » demanda Frédéric. « Des tounes plates. Du Beau Dommage. Du vieux folk. Des affaires que ma mère aime. Rien de rituel. Rien qui appelle personne. »
Frédéric comprit. Pas du silence. Pas une prière. Pas une annonce. Du banal. Du vivant. Du monde ordinaire. Marianne lança une chanson douce, basse, presque ridicule dans le corridor de l’Oratoire. Une guitare, une voix humaine, pas parfaite, pas sacrée. La porte réagit immédiatement. Le bois se contracta. La poussière ralentit. Frédéric eut envie de rire et de pleurer en même temps. Le phénomène aimait les appels. Peut-être qu’il détestait les chansons qui n’attendent aucune réponse.
Ils montèrent le volume juste assez pour remplir le corridor sans attirer trop loin. La musique sonnait petite dans la grande pierre, mais elle tenait. Marianne resta près du lecteur comme si elle gardait un feu. « Ma grand-mère chantait tout le temps quand elle avait peur », dit-elle. « Je pensais que c’était pour nous rassurer. » Frédéric regarda la porte. « Peut-être que c’était aussi pour couvrir autre chose. »
La voix derrière la porte changea. Elle prit celle d’Emma adulte. « Marianne… arrête. » Marianne ferma les yeux. La musique continua. « Tu m’empêches de sortir. » Frédéric vit la douleur passer dans son visage. Le piège était là. Encore. Sauver Emma ou fermer la porte. Marianne serra les dents. « Si c’est vraiment toi, tu vas comprendre. » La voix répondit, plus basse : « Et si j’suis tannée de comprendre ? »
Frédéric sentit son cœur se serrer. Cette phrase-là sonnait vraie. Trop vraie. Pas comme une manipulation parfaite. Comme une fatigue. Il imagina Emma enfant, Emma adulte, Emma comme poids, Emma comme visage emprunté par autre chose. Peut-être qu’il n’y avait plus de séparation claire. Peut-être qu’à force de retenir la porte, une partie d’elle s’était mélangée avec ce qu’elle retenait.
La chanson arriva à son refrain. La porte recula dans son cadre, pas physiquement, mais visuellement, comme une image qui perd sa profondeur. La poussière noire sécha en lignes cassantes. Frédéric remit la cale plus solidement. Marianne, elle, ne quittait pas le bois des yeux. « On peut pas faire ça éternellement. » « Non. » « Il faut aller à Saint-Damien. » Cette fois, c’est elle qui le dit. Frédéric resta surpris. Elle eut un rire sans humour. « Fais pas cette face-là. Je viens pas de devenir toi. Je dis juste qu’on ferme pas une bouche en tenant les lèvres. Faut trouver la gorge. »
Le dossier avait encore une fois donné une phrase au bon moment. Frédéric n’aimait pas ça. Marianne non plus. Mais ils n’avaient pas besoin d’aimer une information pour s’en servir. « Sous-sol inférieur », dit-elle. « Le deuxième sous-sol ? » « Ou plus bas. » « Évidemment qu’il y a plus bas. Pourquoi y’aurait pas un troisième sous-sol de cauchemar dans un vieux pavillon psychiatrique québécois mal classé ? »
La porte rouge pâlit lentement. Le beige revint par plaques, comme une peinture qui sèche à l’envers. Quand la chanson se termina, ils n’osèrent pas arrêter le lecteur. Marianne en lança une autre. La porte resta fermée. Une heure plus tard, le corridor était normal. Les employés parlaient de panne électrique, de problème de sécurité, d’une intervention technique. Personne ne voulait vraiment savoir. Le Québec administratif reprenait déjà le dessus. Ça rassura Frédéric autant que ça le dégoûta.
Ils quittèrent l’Oratoire par une sortie latérale. Dehors, le ciel s’était ouvert un peu. La ville brillait sous la pluie. Marianne s’assit sur les marches, épuisée. Frédéric resta debout à côté d’elle. « T’avais raison », dit-il. Elle leva les yeux. « Sur quoi ? » « Les chansons plates. » Elle eut un vrai petit sourire, minuscule. « Les tounes de ma mère ont sauvé l’Oratoire. Faut pas lui dire, elle va devenir insupportable. »